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Egypte: Sainte-Catherine, haut-lieu de pèlerinage sur le Sinaï, s'inquiète d'un mégaprojet immobilier
Au sommet du Mont Sinaï en Egypte, près de l'endroit où, selon les trois religions du Livre, Dieu a parlé à Moïse, un bruit incessant trouble le silence: l'écho des engins de chantier qui s'affairent en contrebas.
L'Egypte boucle sur ces terres isolées du sud du Sinaï un mégaprojet immobilier conçu pour attirer un tourisme de masse dans la bourgade de Sainte-Catherine, haut lieu de pèlerinage, avec son antique monastère orthodoxe, et de randonnées en montagne.
Des experts en patrimoine et des habitants accusent les travaux d'avoir déjà abîmé le site, classé réserve naturelle et patrimoine mondial de l'Unesco. Il abrite le plus ancien monastère chrétien continuellement habité au monde et des tribus de Bédouins, désormais inquiets pour leurs terres ancestrales.
"La Sainte-Catherine que nous connaissions n'existe plus. La prochaine génération ne connaîtra que ces bâtiments", se désole un guide expérimenté de la tribu Jabaliya, en pointant un hôtel cinq étoiles, près d'une oliveraie où les bips d'un bulldozer en marche arrière couvrent le chant des oiseaux.
Comme plusieurs témoins interrogés par l'AFP sur ce projet d'un budget de près de 300 millions de dollars, baptisé "Grande Transfiguration" ou "Révélation de Sainte-Catherine", ce guide a demandé l'anonymat par crainte de représailles.
"Il faut appeler les choses par leur nom: défiguration et destruction", gronde John Grainger, ancien gestionnaire d'un projet de développement local piloté par l'Union européenne.
La bourgade de maisons en briques rouges parsemée de vergers est désormais envahie d'hôtels - pas encore ouverts -, dont un complexe tentaculaire du groupe Steinberger, avec un centre de conférence et des centaines d'unités d'habitation.
En juillet, l'association militante World Heritage Watch a appelé l'Unesco à inscrire le site sur la liste des patrimoines en danger.
Mais le mois dernier, l'organisation a élu à sa tête Khaled El-Enany, ancien ministre égyptien du Tourisme et des Antiquités. C'est pendant son mandat que l'Egypte a lancé le projet et démoli au Caire des pans entiers du cimetière historique de la Cité des Morts - également classé Unesco.
- Mutinerie au monastère -
A la lisière du mégaprojet, au pied du mont biblique du Sinaï, deux douzaines de moines en habits noirs entretiennent l'antique sanctuaire.
En mai, un tribunal égyptien a statué que le monastère se trouvait sur des terres appartenant à l'Etat et que les moines orthodoxes grecs étaient simplement "autorisés à l'utiliser", déclenchant une querelle diplomatique avec la Grèce et une kyrielle de réactions indignées des patriarcats orthodoxes.
L'Egypte a défendu la décision judiciaire qui, selon ses détracteurs, laisse le lieu de culte et ses occupants à la merci du bon vouloir des autorités.
En septembre, l'archevêque de Sainte-Catherine a été contraint de démissionner après une mutinerie sans précédent liée à son positionnement pendant la crise.
Malgré les tensions, les moines ouvrent chaque matin leurs portes aux visiteurs, principalement des randonneurs levés à l'aube, accompagnés de guides de la tribu Jabaliya.
Chaque année, ces Bédouins en tunique traditionnelle accompagnent des centaines de milliers de fidèles et de voyageurs.
Ils réclament depuis des décennies de meilleurs services publics et des infrastructures pour sortir leur communauté de la pauvreté. Longtemps marginalisés, ils craignent maintenant que les projets de développement ne se fassent à leurs dépens.
- "Pas de place pour nous" -
En 2022, des bulldozers ont rasé le cimetière séculaire de la bourgade et des centaines de défunts ont été exhumés.
"Ils sont arrivés un jour sans rien dire et ils ont détruit notre cimetière", confie le guide. Aujourd'hui, le site funéraire sert de parking.
Le bureau du gouverneur du Sinaï Sud n'a pas souhaité répondre aux questions de l'AFP sur l'impact local du projet.
L'Unesco avait demandé en 2023 à l'Egypte "d'arrêter la mise en oeuvre de tout développement", de réaliser une étude d'impact et d'élaborer un plan de conservation. Cela n'a pas stoppé le chantier, que le gouvernement a déclaré en janvier avoir achevé à 90%.
Les responsables gouvernementaux vantent ses avantages économiques et affirment que les décisions ont été prises en consultation avec la communauté.
Mais les locaux rencontrés par l'AFP disent avoir été ignorés.
"Personne ne sait ce qu'il se passera demain. Peut-être qu'ils nous diront de partir, qu'il n'y a plus de place pour nous", regrette le guide.
"Tu sais qu'ils ont détruit la moitié de ma maison?", lance, apparemment désinvolte, un septuagénaire à un ami, tant l'information semble devenue banale dans ce grand chantier.
Dans tout le pays, nombre de ceux qui ont vu leurs maisons démolies pour de récents projets touristiques, viaducs ou développements immobiliers se plaignent d'insuffisants dédommagements de l'Etat.
A Sainte-Catherine, malgré les perturbations des travaux et la flambée des prix, beaucoup espèrent que le tourisme apportera la prospérité.
Mais un responsable local exprime des doutes, en désignant un hôtel cinq-étoiles quasiment achevé, par delà les vignes et les cyprès: "ces hôtels sont énormes, les coûts astronomiques. Est-ce qu'ils seront remplis? C'est le vrai problème".
D.Lopez--AT