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Au sommet de l'exécutif, la tentation de se déplacer sans la presse
Le 6 février 2024, Emmanuel Macron se rend dans un bar-tabac du Doubs. Sans presse. Une pratique qui s'est plusieurs fois renouvelée, parfois imitée par Sébastien Lecornu.
Volonté d'"échanges directs" avec les Français ou stratagème pour échapper à l'impopularité, elle témoigne d'une méfiance réciproque entre le pouvoir et les médias qui crient au scandale.
L'Est républicain relate l'événement auquel il n'a pas assisté: à 15H30, Emmanuel Macron entre dans un bar-tabac de Roulans (Doubs) où il discute avec des clients en buvant des expressos. Plusieurs photos, prises et choisies par l'Élysée, avaient auparavant été publiées par la communication présidentielle sur les réseaux sociaux.
Un peu plus d'un an plus tard, le 18 mars 2025, le président de la République fait poser l'hélicoptère qui l'emmène vers une base militaire où l'attendent les journalistes et s'installe à nouveau au comptoir d'un bar-tabac de Chaumont (Haute-Marne).
"Emmanuel Macron a-t-il été bien accueilli ? Sifflé ? Vous ne le saurez pas car la presse n'était pas là", a tweeté l'Association de la presse présidentielle (APP) lors d'un autre de ces déplacements sans presse, dans l'Aisne cette fois.
Juste avant Noël, c'est son Premier ministre, Sébastien Lecornu qui s'est mis à cette pratique. En pleine psychose sur la dermatose nucléaire contagieuse, il se rend, sans prévenir aucun journaliste, dans une exploitation de l'Ariège, au chevet d'éleveurs dont le troupeau a dû être abattu.
"Il s'agit de donner un côté plus naturel à des visites d'habitude ultra quadrillées et préparées", explique à l'AFP Pierre-Emmanuel Guigo, maître de conférences en histoire à l'université Paris Est Créteil. "On fait le buzz, paradoxalement en l'absence de journalistes", analyse-t-il.
De fait, complète Gaspard Gantzer, ancien communicant du président François Hollande, "on ne parle pas de la même manière avec une caméra en face et une perche au-dessus de la tête".
Et Emmanuel Macron n'est pas le premier à utiliser cette technique, rappelle M. Guigo. François Mitterrand, dans une période où il était très impopulaire, au tournant de la rigueur, en usa lors d'un dîner chez des paysans. François Hollande également, au café "Chez Lucette" en 2014 alors qu'il ne pouvait plus sortir sans subir les huées des badauds.
Que dire de Michel Rocard qui fit peindre en noir les fenêtres de la salle de presse de Matignon pour que les correspondants sur place ne puissent pas voir ce qui se passait dans la cour ?
- "Regard contradictoire" -
Chaque gouvernant établit sa relation avec la presse et réagit plus ou moins bien à la critique, qu'elle vienne du commentaire éditorial ou de manifestants exprimant le rejet de leurs dirigeants à coup de huées ou de concerts de casseroles.
Mais "quand un président se déplace, il doit le faire avec la presse, c'est une personne publique, élue par les Français, qui se déplace avec l'argent du contribuable", tranche Gaspard Gantzer.
Selon lui, si François Hollande respectait la presse davantage que son successeur, ce dernier est aussi sans doute "plus orgueilleux". Mais ce choix de discrétion ignore le principe démocratique qui veut que "les citoyens puissent suivre l'action du président", s'agace la correspondante d'un grand média à l'Élysée.
"Le président peut dialoguer avec des Français sans filtre. On ne peut pas lui reprocher d'être déconnecté et en même temps lui reprocher d'aller prendre le pouls du pays", estime de son côté l'entourage d'Emmanuel Macron.
Celui de Sébastien Lecornu a justifié son déplacement dans l'Ariège par sa volonté de "permettre des échanges directs, humains et chaleureux avec les deux éleveurs" dans un communiqué le jour-même détaillant cette visite, pourtant présentée comme "privée".
Mais il doit "toujours y avoir un regard contradictoire de la presse, sinon c'est la victoire de la communication politique", critique le président de l'APP, Jean-Rémi Baudot. "Que la communication politique soit le seul message reçu par les Français pose un problème démocratique", poursuit-il.
Alors que les journalistes tous médias confondus, battent eux aussi des records d'impopularité, "les politiques sont convaincus qu'il faut leur passer au-dessus pour donner l'image d'une relation directe", analyse Pierre-Emmanuel Guigo, y voyant une pratique "non-démocratique".
Quitte à prendre le risque de ne pas pouvoir prouver qu'un événement s'est bien déroulé ou qu'une phrase a bien été prononcée, en plein essor de l'intelligence artificielle et des fausses informations.
H.Gonzales--AT