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Pour les Kurdes syriens, la fin d'un rêve d'autonomie?
Dans une base militaire du nord de la Syrie, Roksan Mohammad, mitraillette à l'épaule, dit avoir été en première ligne des combats contre les jihadistes.
Mais le sort de son unité féminine est aujourd'hui incertain, après un accord avec Damas mettant fin de facto à l'autonomie des Kurdes syriens.
"Nous avons fait beaucoup de sacrifices, le sang de milliers de martyrs a été versé, dont beaucoup de mes proches compagnons", raconte la porte-parole des Unités de protection de la femme (YPJ), une longue tresse brune tombant sur son treillis.
Les YPJ font partie des forces kurdes qui ont vaincu, avec le soutien de Washington, le groupe Etat Islamique (EI) en Syrie, mais s'estiment aujourd'hui lâchées par les Etats-Unis au profit du nouveau président islamiste Ahmad al-Chareh.
Sous la pression militaire de Damas, un accord a été annoncé le 30 janvier qui impose aux Kurdes d'intégrer leurs forces militaires et leurs institutions civiles au sein de l'Etat.
Dans ce cadre, "le sort des combattantes kurdes semble être l'un des plus grands problèmes", estime Mutlu Civiroglu, un analyste basé à Washington spécialisé dans le dossier kurde.
"Les Kurdes n'accepteront pas la dissolution des YPJ", ajoute-t-il, expliquant que "dans leur système politique, les femmes ont un statut élevé", chaque poste de responsabilité étant doté d'une direction bicéphale, formée d'un homme et d'une femme.
"Notre combat va se poursuivre (..) Nous allons intensifier notre lutte avec ce gouvernement qui n'accepte pas les femmes", assure Roksan Mohammad, 37 ans.
- "Absorption" ou "adhésion" -
Les Kurdes doivent remettre à l'Etat les champs pétroliers, principale source de financement de l'administration autonome, les postes-frontières et l'aéroport de leur zone et intégrer leurs forces au sein de quatre brigades.
Mais les deux parties divergent sur l'interprétation de l'accord, en particulier, selon M. Civiroglu, sur la question de l'autonomie.
"L'administration de Chareh comprend l'intégration comme une absorption, alors que les Kurdes la voient comme l'adhésion à un nouvel Etat tout en conservant leur propre identité et leurs priorités", décrypte-t-il.
Pour beaucoup, l'accord signe le glas de l'autonomie des Kurdes, qui avaient au cours de la guerre civile (2011-2024) pris le contrôle d'une vaste zone riche en pétrole du nord et du nord-est de la Syrie.
"Nous vivions de façon quasiment indépendante du reste de la Syrie (..) mais ce n'est plus le cas", regrette Hussein al-Issa, 50 ans, dans son bureau du département de l'éducation de l'administration kurde.
"Associé à la perte de territoires au cours du mois dernier, l'accord du 30 janvier semble annoncer la fin des ambitions kurdes d'établir un système fédéral ou décentralisé en Syrie", estime Winthrop Rodgers, analyste à Chatham House.
Dans le face-à-face entre l'armée syrienne et les forces kurdes, "la décision de l'administration Trump de ne pas intervenir a été un facteur décisif, aux côtés des défections des Arabes et des tribus" qui étaient intégrés aux Forces démocratiques syriennes (FDS, dominées par les Kurdes)", explique-t-il.
- "Pas une balle" -
Les Kurdes cachent mal leur amertume face au revirement de leur puissant parrain, qui avait établi des bases de la coalition antijihadiste dans les zones sous leur contrôle.
"Nous ne tirerons pas une balle contre Damas pour vous", a lancé l'émissaire spécial américain pour la Syrie, Tom Barrack, au chef des FDS Mazloum Abdi, selon une source proche des participants à un rendez-vous des deux hommes au Kurdistan d'Irak en janvier.
"L'abandon américain a été un véritable coup dur pour le peuple kurde", déplore Hussein al-Issa. "Les Américains ont leurs intérêts, et leurs intérêts avec nous se sont terminés quand on a fini de combattre l'EI", résume-t-il, soulignant que la Turquie, alliée de Washington et de Damas, a également "fait pression" pour mettre fin à l'autonomie kurde.
M. Barrack avait estimé le 20 janvier que "la mission initiale" des FDS, en tant que principale force anti-EI, avait largement pris fin, Damas ayant rejoint la coalition antijihadiste.
- Défections -
Les Etats-Unis soutiennent désormais Ahmad al-Chareh, qui a renversé Bachar al-Assad en décembre 2024 et est déterminé à imposer son autorité sur l'ensemble du pays morcelé par la guerre.
Face aux tergiversations dans l'application d'un accord initial avec les Kurdes, signé en mars 2025, il est passé à l'offensive militaire en janvier.
Mais il a évité de nouveaux épisodes de violences avec la minorité kurde, après les massacres d'alaouites et des combats avec les druzes qui ont terni les premiers mois de son pouvoir.
"Les autorités se sont coordonnées avec les clans arabes des régions sous contrôle des FDS plusieurs mois avant l'offensive", pour obtenir leur ralliement et ainsi "se déployer dans ces zones sans effusion de sang", déclare une source proche du pouvoir à l'AFP.
Les Arabes formaient environ la moitié des effectifs des FDS, estimés au total à quelque 100.000 combattants.
La défection soudaine des tribus arabes a forcé les troupes kurdes à se retirer sans combattre des provinces à majorité arabe de Raqa et Deir Ezzor et à se replier vers le coeur de la zone kurde.
- "Pas de droits" -
Pour damer le pion aux dirigeants kurdes, M. Chareh a annoncé, en plein conflit le 16 janvier, reconnaître par décret les droits nationaux des Kurdes dont la langue est désormais officielle, une première depuis l'indépendance de la Syrie en 1946.
Hussein al-Issa, qui enseigne la langue kurde, craint pourtant de perdre les acquis de l'autonomie. "Nous avons très peur pour nos enfants qui étudient en kurde, depuis la maternelle, jusqu'à l’université. Que vont-ils devenir?".
Cette minorité, estimée à quelque deux millions de personnes sur une population syrienne de 20 millions, se dit victime d'une discrimination historique, notamment sous le règne des Assad.
"Nous vivions alors dans un système politique où il n'y avait ni culture, ni langue, ni droits politiques et sociaux (..) nous étions privés de tout cela", se souvient Roksan Mohammad.
M.White--AT