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Ukraine: face à l'impérialisme russe, une riposte death metal
Le chanteur ressemble à un boucher sortant d'une fosse commune. La barbe couverte de boue, la tête baissée, le poing levé, il tend un drapeau ukrainien vers la petite foule. Voilà son entrée sur scène.
Autour de lui, dans une salle de concert de Varsovie, un trémolo de guitare monte et descend, strident, tandis que la batterie libère des doubles croches à tout rompre, comme si une machine allait exploser.
Puis, c'est la prise de parole: le boucher, vêtu d'une longue tunique et d'un ceinturon, entame le chant guttural du death metal (le "growl") et proclame en anglais: "Un jour, l'Empire tombera".
Le groupe, "1914", est l'un des plus connus du metal ukrainien. Mais, depuis la pandémie et l'invasion russe de 2022, son activité a été chamboulée. Ses membres ont annulé en 2023 une tournée européenne car ils n'avaient pas l'autorisation de sortir d'Ukraine, toujours nécessaire pour les hommes de 23 à 60 ans.
Cette fois, c'est bon, "1914" débute en Pologne sa première tournée d'envergure en six ans. Et son message politique est amplifié.
Mykyta Dokiïtchouk a 15 ans. Il a fui l'Ukraine au début de l'invasion russe à grande échelle. Ce soir, c'est le premier concert de metal de sa vie.
"J'aime ce style, ça me chauffe", dit l'adolescent, lunettes et longs cheveux. Il estime que la Russie, qui ravage son pays, veut "détruire" son "peuple".
Pendant le concert, Mykyta bouge timidement. A sa gauche, un homme expérimenté réalise de majestueux "headbangs": sa chevelure s'envole et retombe en rythme, tels des essuie-glaces.
"Faut s'opposer aux ambitions impériales de la Russie", s'anime Mikołaj Boratyński, 33 ans, un spectateur polonais à la fine moustache. Le refrain de sa chanson préférée de "1914" exhorte à "défoncer" l'envahisseur russe.
"L'art doit parler de ces sujets, pas seulement d'amour et bière", abonde Katsiaryna Mankevitch, 37 ans, une des rares spectatrices. Cette chanteuse d'un groupe de metal bélarusse, Dymna Lotva, a vécu en Ukraine sous occupation russe, début 2022.
- "Aberration" -
Avant le spectacle, en loges, le chanteur-boucher de "1914" a accordé un entretien à l'AFP. Dmytro Ternouchtchak, nom de scène "Dmytro Koumar", 43 ans, est un métalleux trapu, affable.
Cet ex-journaliste parle avec passion: il évoque son amour pour le punk polonais, son aversion pour le dirigeant hongrois Viktor Orban, son désintérêt pour l'Eurovision.
Koumar a fondé "1914" à Lviv, dans l'ouest de l'Ukraine, en 2014, au début de la guerre entre Kiev et des séparatistes soutenus par Moscou.
Son groupe est consacré à la Première Guerre mondiale. Ses cinq membres s'habillent en soldats de l'empire austro-hongrois qui, en 1914, contrôlait la Galicie, où se trouve Lviv.
Dans ses quatre albums, "1914" reconstitue l'enfer de la Grande guerre. Ses morceaux intenses et millimétrés sont aérés par de touchantes musiques d'époque et des extraits de films, dans diverses langues.
Sur scène, Koumar se tient comme une statue ou déambule en s'attrapant le visage tel un démon, un fou, ou un homme qui pleure.
Ses textes s'appuient sur de minutieuses recherches historiques. "Je fais de la nécrophilie ou, comme on dit... de l'Histoire", s'amuse-t-il.
Son obsession "anthropologique" est de comprendre une "aberration": comment l'espèce humaine retrouve ses instincts de "primate" et mène "sa forme la plus vulgaire d'agression": la guerre.
- "Honte" -
Des soldats ukrainiens ont déjà porté des produits dérivés de "1914" en attaquant sur le front et utilisé leurs titres dans des vidéos montrant des frappes sur les troupes russes.
Koumar affirme avoir été "choqué" en découvrant cela. Mais, si sa musique peut galvaniser des militaires ukrainiens, alors, "ben merde, ça veut dire que j'ai fait un truc utile".
Lui-même ne peut s'engager dans l'armée car il a souffert d'un cancer qui l'oblige encore à suivre un lourd traitement.
Koumar éprouve "la honte" de ne pas combattre et refuse de tourner en Ukraine : il juge n'avoir pas le droit, actuellement, de jouer devant des personnes ayant vraiment connu les tranchées.
Comme d'autres groupes, "1914" récolte de l'argent pour l'armée. Koumar cherche également à "ouvrir les yeux" de certains Européens "impotents" face au bellicisme du Kremlin et à montrer que l'Ukraine constitue un "bouclier".
Leur dernier album, "Viribus Unitis" (formule latine signifiant "Par l'union de nos forces"), sorti en novembre, suit le parcours d'un Ukrainien de Galicie combattant entre autres la Russie pendant des batailles méconnues de la guerre de 14-18.
Lors du concert à Varsovie, plusieurs "Gloire à l'Ukraine" ont retenti, ainsi que des slogans haineux envers les troupes russes.
Mykyta, le primo-métalleux, esquisse un sourire. Durant la soirée, il a ressenti "un fort esprit ukrainien", un mélange un peu chaotique composé notamment, selon lui, "d'endurance" et de "liberté".
K.Hill--AT