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Canal Seine-Nord Europe: avant les bulldozers, un enjeu archéologique hors normes
Des ossements, des objets en céramique et des armes sont soigneusement extraits de tombes mérovingiennes découvertes aux abords d'Etricourt-Manancourt, un petit village de la Somme. Bientôt, les archéologues cèderont la place aux bulldozers pour le chantier du canal Seine-Nord Europe.
Critiqué pour l'explosion de ses coûts et son impact sur l'environnement et des terres agricoles, ce projet géant dans les Hauts-de-France est en revanche une opportunité en or pour collecter des vestiges du passé à une échelle inédite.
Ce chantier permet de "rencontrer des sites en grand nombre" mais aussi de "les dégager sur des surfaces inégalées actuellement en France et en Europe", explique Gilles Prilaux, directeur scientifique durant la première tranche des fouilles (2008-2012).
Car ce futur canal à grand gabarit de 107 km de long, visant à relier la Seine aux grands ports de la mer du Nord, aura une largeur dépassant par endroits "trois, quatre fois" celle d'une autoroute, souligne-t-il.
Et comme sa profondeur va atteindre jusqu'à 30 mètres, "on va pouvoir révéler des sites préhistoriques, paléolithiques, très anciens, profondément enfouis", ce qui est "exceptionnel", se réjouit encore M. Prilaux.
"On remonte à plus de 300.000 ans", avec par exemple la découverte de silex taillés et de défenses de mammouths "très bien conservées", raconte Kateline Ducat, cheffe de projet archéologie préventive à la Société du Canal Seine-Nord Europe (SCSNE).
- Des fouilles par dizaines -
Des vestiges de toutes les époques suivantes ont également été mis au jour, certains remarquables comme la "Dame de Villers-Carbonnel", une statuette en argile du Néolithique moyen.
"Cette brave dame a à peu près 6.500 ans, c'est la seule représentation humaine complète connue à ce jour en France" pour cette période, souligne M. Prilaux en manipulant la figurine oblongue et ocre, haute d'une vingtaine de centimètres.
Elle est stockée au Centre de conservation et d'étude archéologiques (CCEA) de la Somme, dont le scientifique est l'un des responsables.
La statuette, calcinée en partie, a été découverte fragmentée dans les restes d'un four: "visiblement, elle a éclaté" dans un accident de cuisson et a été abandonnée, "par bonheur pour nous", sourit M. Prilaux.
Depuis le démarrage en 2020 de la seconde tranche de fouilles sur le tracé du canal, 35 ont été prescrites par le service régional de l'archéologie, et huit sont actuellement en cours, mobilisant une centaine de personnes, précise Mme Ducat.
Ces fouilles, obligatoires avant des travaux d'aménagement du territoire en France depuis une loi de 2001, sont entièrement financées par la SCSNE, maître d'ouvrage du canal, à hauteur de 110 millions d'euros pour la seconde tranche.
La date de mise en service du canal, maintes fois reportée, est actuellement prévue pour 2032. Mais l'archéologie préventive ne ralentit "absolument pas" le chantier: les fouilles sont organisées bien en amont du démarrage des travaux pour chaque tronçon, assure Mme Ducat.
- Vidéosurveillance -
En archéologie aussi, "pour comprendre, il faut détruire", explique-t-elle. "Mais c'est fait avec minutie, de manière à collecter un maximum de données scientifiques, contrairement à la phase de terrassement qui va suivre".
Et contrairement aussi aux pilleurs, une crainte constante pour les archéologues, y compris dans le périmètre du futur canal.
En 2010, une importante villa gallo-romaine qui venait d'être découverte à Noyon (Oise) a ainsi été abondamment pillée à l'aide de détecteurs de métaux.
"C'est comme faire un puzzle et partir avec une pièce dans sa poche", compare Mme Ducat, "ça va clairement amputer la connaissance". "On fait appel maintenant systématiquement à de la vidéosurveillance".
Dans la nécropole mérovingienne d'Etricourt-Manancourt, un archéologue agenouillé photographie un objet en céramique encore fiché dans le sol, non loin d'un crâne contemplant la scène de ses orbites vides. Une fois référencé, l'objet est prélevé dans un sac en plastique, puis l'archéologue passe au suivant.
Objectif: "soustraire au risque de la lame du bulldozer les vestiges archéologiques, et ici les restes humains", pour leur "redonner la parole" par la suite, explique Erwan Bouriffet, responsable des fouilles du site.
"On n'est qu'au début du temps scientifique" sur les sites archéologiques du canal Seine-Nord Europe, souligne-t-il.
L'exploitation de cette masse de données collectées sur le terrain viendra plus tard, et donnera du travail aux chercheurs pendant des "dizaines d'années", prédit-il.
P.A.Mendoza--AT