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Turquie: à la frontière iranienne, Fevzi rêve de changer de voisin
S'il pouvait, Fevzi Çeliktas changerait de voisins.
"Nous avons à nos portes certains des pays les plus redoutés au monde: l'Irak, la Syrie et l'Iran. Ça complique énormément notre développement", expose le vice-président de la chambre de commerce de Van, dans l'est de la Turquie.
Non que le sort des Iraniens l'indiffère, qui viennent chercher de ce côté de la frontière un peu de répit après la répression impitoyable des manifestations, en janvier. Mais l'effondrement de leur économie et de leur monnaie, déclencheur du soulèvement populaire, se fait durement ressentir dans la province.
La Turquie partage 550 km de frontière avec l'Iran dont 300 km dans la seule province de Van, qui compte le principal point de passage piéton entre les deux pays, à Kapiköy, à une heure et demie de route.
Pour une économie déjà mal en point dans une région acculée aux confins de l'Anatolie orientale, cette nouvelle crise est un mauvais coup supplémentaire.
Traditionnellement, Van, chef-lieu d'une province d'un peu plus d'1,1 million d'habitants et son grand lac éponyme - le plus grand de Turquie et le deuxième du Moyen-Orient - cernés de pics enneigés, offrent une porte de sortie et une bouffée d'air aux touristes iraniens qui viennent y faire du shopping et s'encanailler dans les bars et sur les bateaux de mini-croisières.
"Les touristes iraniens constituent notre principale clientèle", confirme Emre Deger, président de l'association des professionnels du tourisme de Van et patron du Park Otel, qui voit sa fréquentation décliner d'année en année.
Même si l'hiver est la saison basse, d'ordinaire un tiers de ses chambres sont occupées, poursuit-il. "Mais dans la situation actuelle, tous les hôtels sont vides ou à 10% au mieux de leur capacité".
- "Pour internet" -
"Après ces événements", enchaîne-t-il pudiquement, "pendant huit à dix jours le flux de visiteurs s'est complètement tari. Ceux qui venaient c'était exclusivement pour internet", alors que le pouvoir iranien avait coupé tous les moyens de communication dans le pays.
Chaque matin à l'ouverture du poste-frontière de Kapiköy, quelques dizaines de voyageurs au plus arrivent dans le froid et, les traits tirés, s'engouffrent dans un bus ou un taxi en direction de Van.
Hormis quelques étudiants et ceux, rares, qui ont un plan de long terme hors d'Iran qu'ils hésitent à dévoiler, les visiteurs optent pour des hôtels discrets dans lesquels ils se terrent.
"La plupart hésitent même à sortir pour se nourrir", assure Emre Deger qui attend la grande fête du Nouvel An persan, Norouz, le 21 mars, pour voir si les touristes reviendront.
Forcément, confirme Zahra (prénom d'emprunt), Iranienne originaire de Tabriz (nord-ouest): "Il n'y a plus de classe moyenne en Iran. On est tous en bas, tout en bas", dit-elle en désignant le sol. "Tout le monde est pauvre."
La trentenaire, qui travaillait en Iran dans les assurances, est employée dans un café élégant du centre de Van. "Sur l'ensemble de janvier, j'ai peut-être vu deux Iraniens ici", affirme-t-elle.
"Il y a deux ans, quand on venait en Turquie avec 5 ou 10 millions de rials on était tranquille. Aujourd'hui il faut apporter au minimum 40, 50 millions de rials. Les hôtels, la nourriture, tout est devenu plus cher pour nous", constate Zahra. "Notre argent ne vaut plus rien."
Elle assure que le salaire mensuel qu'elle percevait en Iran lui permettrait tout juste de tenir trois jours aujourd'hui à Van.
"Nos clients avaient l'habitude de remplir des valises entières de vêtements. Mais c'est très calme désormais", regrette encore Emre Teker dans sa boutique de prêt-à-porter.
Fevzi Çeliktas accuse aussi l'embargo imposé à l'Iran par les Etats-Unis et l'Europe qui, en bridant l'économie iranienne, pénalise celle de Van.
"La rocade de Van n'est pas achevée en dix-huit ans de travaux", rapporte-t-il. "C'est devenu une boutade inscrite parfois à l'arrière des camions: +Que notre amour soit comme la rocade de Van et jamais ne finisse+".
"Si un pays reste 40 ans sous embargo, ça porte forcément à conséquences. Dans un quartier, si ton voisin te dérange tu peux déménager. Mais on ne change pas de voisin entre pays, on ne peut pas remplacer l'Iran par l'Allemagne, l'Italie, la France ou la Russie... Alors il faut s'entendre", se résout-il.
M.O.Allen--AT