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En Colombie, sur les terres de coca de la Segunda Marquetalia
"La Segunda Marquetalia vous souhaite un joyeux Noël". La Nativité est passée depuis belle lurette mais qu'importe. La banderole trône toujours à l'entrée d'une localité rurale du sud-ouest de la Colombie, dans le très troublé département du Nariño.
Ici, c'est cette guérilla de la dissidence des Farc, actuellement en laborieuse négociation avec le gouvernement, qui impose sa mainmise, après être parvenue, grâce aux dollars des cartels mexicains, à unifier une myriade de groupes armés.
Grignotant jusqu'au jardin des maisons de briques, les champs de coca servant à la fabrication de la cocaïne s'étendent à perte de vue autour de la populeuse bourgade de Zavaleta.
- "El Patron" -
Des bataillons de motos empruntent la rue goudronnée principale, cernée de quincailleries, de stocks d'essence, de boutiques de vêtements à bas prix et gargotes où des travailleurs agricoles grignotent sur le pouce.
Arme de poing au côté, chaines en or qui brillent, regards soupçonneux... l'inconnu n'est pas vraiment le bienvenu à Zavaleta, cœur grouillant du narcotrafic colombien.
En ce début d'après-midi, dans une chaleur de four et déjà le vacarme des sonos, cocaleros et guérilleros commencent à investir, bière à la main, les bars à billards comme "El Patron", à l'effigie du défunt pape des narcos Pablo Escobar. Les discothèques à prostituées, avec leur devanture affichant leurs starlettes en bikini, ne vont pas tarder à ouvrir elles aussi.
Dans cette ambiance de western, l'ordre règne pourtant. "Et à Zavaleta, l'ordre, c'est la Segunda Marquetalia", glisse le responsable d'une organisation paysanne.
La police et l'armée sont totalement absentes, retranchées dans leurs bases le long de la route principale de la région, à des dizaines de kilomètres de là.
Dirigée par Ivan Marquez, figure historique des ex-Farc, la SM a été fondée en 2019 par des membres de cette guérilla marxiste ayant repris les armes après l'accord de paix historique de 2016.
Deuxième dissidence en importante derrière leurs rivaux de l'EMC (Etat-major central), la SM, un moment sur le déclin à l'échelle nationale, est parvenue en moins de deux ans, et au prix d'une guerre sanglante avec l'EMC en 2023, à unifier dans le Nariño une myriade de groupe rebelles, notamment sous le parapluie d'une "Coordination des guérillas du Pacifique".
Depuis lors, elle est en position de force dans cette région côtière du Pacifique où les volcans andins descendent, en passant par les piémonts amazoniens, vers des savanes à la chaleur étouffante et les mangroves en bord de mer enserrant Tumaco, ville afro-colombienne aux allures d'Haïti.
Le Nariño, 1,6 millions d'habitants, comptait en 2023 pour 27,3% des victimes du conflit dans tout le pays, selon le groupe de réflexion Indepaz. Une trentaine de massacres y ont été commis entre 2016 et 2024, et 130 leaders sociaux assassinés durant la même période.
- "Investissements en commun" -
En 2022, la région arrivait largement en tête de palmarès pour les cultures de coca dans tout le pays: 95.000 hectares sur 230.000 au total.
Sponsorisée par les cartels mexicains, "la Segunda Marquetalia a balayé le Nariño à une vitesse remarquable", explique Elizabeth Dickinson, analyste pour l'International Crisis Group (ICG).
"Le changement a été spectaculaire, les groupes se sont unis, la violence a considérablement réduit", constate le responsable de l'organisation paysanne.
"Ici les gens cultivent la coca en accord avec la Segunda Marquetalia", explique-t-il doctement, à deux pas des laboratoires où des hommes transportent sur leur dos des sacs bourrés de la précieuse feuille vert fluo qu'ils mélangeront à de l'essence et autres produits chimiques.
Les guérilleros supervisent manifestement tout le processus, en plus d'être occupés ce jour-là avec des habitants du coin, et un ballet de camions, à aplanir une route de caillasses.
"La paix, comme l'abandon de la coca, nécessite une transformation des territoires, c'est-à-dire la construction de routes, de réseau d'électricité...", commente à ce propos le numéro deux et négociateur en chef de la SM, Walter Mendoza, au milieu de ses hommes en armes.
Le groupe assure travailler "avec et en faveur" des paysans, parle "d'investissements en commun pour le bien-être de la communauté". Les experts décrivent un "contrôle coercitif" des populations.
Excellent connaisseur de la région, le journaliste local Winston Viracacha parle de "pacte" entre les deux parties.
"Les paysans réalisent au bénéfice des deux parties divers travaux. Ces projets sont gérés par des comités d'action communautaires, conjointement avec la guérilla" qui "paie les salaires, assure l'ordre et le contrôle social, tout en s'engageant à épargner les populations dans une région oubliée par l'Etat".
La Segunda Marquetalia ne semble plus guère motivée à combattre l'armée et la police, qui campent à quelques kilomètres de son fief. Ce qui l'intéresse, "c'est contrôler sa zone, en s'appuyant notamment sur la population", résume M. Viracacha.
- Prêt à "pardonner" -
A Tumaco aussi, ville du littoral longtemps réputée pour son extrême misère et la violence des groupes armés qui s'y entretuaient pour le contrôle des quartiers, la domination de la Segunda Marquetalia se fait sentir, avec une situation plus paisible, a constaté l'AFP.
"Depuis 2023, on vit tranquille, le touriste peut venir ici en paix", se réjouit Duvan Mosquera Cortes, conseiller municipal, qui accompagne l'AFP visiter Bajito, un quartier donnant sur une coquette plage populaire, autrefois un coupe-gorge où l'on retrouvait au petit-matin les cadavres mutilés.
"Personne d'étranger ne pouvait mettre un pied ici", se rappelle-t-il, louant cette "tranquillité" inespérée tout en déambulant dans les ruelles de sable gris au milieu de gamins chahuteurs.
A Viento libre, autre quartier à l'histoire sanglante, Damian, "membre urbain" de la Segunda Marquetalia, conte lui aussi ce passé des "frontières invisibles", les assassinats, les fusillades...
"Les groupes armés sont unis désormais. Ils ne font plus de problème aux autorités. (...) Nous sommes engagés pour la paix", assure cet homme de 28 ans, ayant toujours vécu dans ces modestes masures de bois à pilotis donnant sur la mangrove jonchée d'ordures.
"J'ai perdu des membres de ma famille dans cette guerre", confie le conseiller Duvan. "Récemment encore, un proche a été retrouvé sous un pont avec une balle dans la tête. Et pourtant je pourrais pardonner à ceux qui ont fait ça... Nous devons aller de l'avant vers la paix", plaide-t-il.
J.Gomez--AT