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Des veuves de soldats russes tués en Ukraine s'entraident face à la douleur
Lioudmila est passée par "tous les stades de la dépression" lorsque son mari, un officier russe, est mort en Ukraine en septembre 2022. Pour surmonter sa douleur, elle a créé un réseau de soutien psychologique accessible gratuitement aux veuves de militaires russes tués au front.
La mort de son mari fut "un énorme choc. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je me sentais comme l'héroïne d'un très mauvais film", confie à l'AFP cette femme de 32 ans, aux yeux bleus et longs cheveux blonds.
Après l'enterrement - lors duquel elle dit s'être efforcée de "rester digne" - cette ex-infirmière, qui demande à taire son nom de famille, entame son deuil. Elle passe d'abord par une phase de déni, puis de colère.
"Tu jettes des choses par terre, tu casses tout, parce que la douleur te déchire de l'intérieur et que tu as besoin de sentir physiquement que tu es encore vivante. Parce qu'à l'intérieur tu es comme morte", se souvient-elle.
Un jour, elle tombe sur un livre de la thérapeute américaine Genevieve Davis Ginsburg, sur le soutien entre veuves. Elle a alors l'idée d'aider elle aussi d'autres veuves de militaires morts au front.
Elle suit une formation de psychologue et, appuyée par une association d'anciens combattants, ouvre son propre cabinet, ainsi qu'un canal Telegram.
Un réseau de soutien est né, qui va rassembler une quinzaine de psychologues de différentes villes de Russie, bénévoles et consultables en ligne.
"Notre objectif, c'est qu'une aide soit accessible à toutes, et pas seulement à celles qui peuvent se payer un psychologue", souligne-t-elle.
- "Continuer à vivre" -
Sa mission: "Montrer aux femmes que la vie continue, qu'elle vaut la peine d'être vécue", même si "le monde est injuste".
"Nous sommes nés, nous mourrons un jour. C'est l'essentiel pour accepter le deuil", assure-t-elle.
Lioudmila préfère rester à l'écart des nouvelles du front, et ne pas dire ce qu'elle en pense. "Je suis avant tout la femme de mon mari, la femme d'un officier" qui "a péri en héros", dit-elle.
Elle s'est néanmoins donné pour mission "d'aider les femmes et les familles". "Un travail 24 heures sur 24, 7 jours sur 7", épuisant, pour lequel elle dit parfois "manquer de ressources".
La fatigue l'a d'ailleurs récemment obligée à faire une pause.
Parmi la vingtaine de femmes que Lioudmila a directement soutenue figure Anna, 31 ans : elle a perdu son mari en Ukraine le 31 juillet 2023. Un mois plus tard, elle poussait la porte du cabinet de Lioudmila.
"Je me suis adressée à un psychologue parce que c'était très dur, insupportable. Le soutien de la famille et des amis était insuffisant", explique Anna. Depuis, chaque semaine, elle retrouve Lioudmila en consultation.
- Partager sa douleur -
"Pendant les séances, on analyse toute la douleur accumulée, ça m'aide à retrouver mon calme. Je reprends des forces pour continuer à vivre", explique Anna.
Anna est aussi maintenant en contact avec d'autres veuves de militaires russes via un petit groupe sur Telegram. "Nous nous soutenons les unes les autres, nous partageons notre douleur. Cela nous soulage", témoigne-t-elle.
"Personne ne comprend ta douleur aussi bien que quelqu'un qui vit la même chose. C'est comme une thérapie de groupe", explique Anna.
Comme Lioudmila, elle reprend goût à la vie en aidant les autres.
"Des femmes m'écrivent lorsque leur mari est blessé, porté disparu ou tué, ou lorsqu'elles attendent le rapatriement du corps. J'essaye de les aider, de leur donner des conseils ou les contacts nécessaires", dit-elle.
A la différence de Lioudmila, Anna suit de près l'actualité de ce que les autorités russes appellent l'"opération militaire spéciale" en Ukraine.
"Je lis les nouvelles, je ne veux pas m'en détacher, mais je les vois aujourd'hui d'un autre œil", souligne-t-elle, sans vouloir en dire plus.
Anna dit aussi retrouver le calme grâce à la religion et à son travail de professeure de musique pour enfants.
"Les enfants sont comme des anges, ils sont une source de bonté et d'émotions positives", dit-elle.
Lioudmila compare Anna et ses autres patientes au phénix : en apprenant la mort de leurs maris, "elles se transforment en cendres". "Puis, je les aide à renaître en oiseaux merveilleux, qui volent vers une vie digne et normale".
J.Gomez--AT