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L'Anthropocène va avoir son site emblématique mais reste loin d'être officialisée
L'empreinte irréversible de l'humanité sur la Terre est-elle plus nette dans les sédiments d'une baie du Japon, la boue d'un cratère en Chine, celle d'un lac canadien ou dans une carotte glaciaire? Des scientifiques dévoilent mardi leur choix du site de référence de l'Anthropocène, étape indispensable pour espérer officialiser un jour cette nouvelle époque géologique.
L'annonce du site qui incarnera le mieux l'avènement de l'Anthropocène, cette "époque de l'Humain" encore loin d'être approuvée par la plus haute instance de la géologie mondiale, est prévue à 19H00 lors de conférences scientifiques à Lille et à Berlin.
Elle ponctuera, sans la conclure, une aventure lancée en 2002 par Paul Crutzen, prix Nobel de chimie qui a le premier proposé d'acter la fin de l'Holocène et le début d'une nouvelle époque déclenchée par l'humanité.
Les 4,6 milliards d'années de l'histoire de la Terre sont méthodiquement divisées en ères, périodes, époques et âges géologiques, une frise que les étudiants apprennent et qu'élabore la Commission internationale de stratigraphie (ICS); nous sommes actuellement dans l'ère Cénozoïque, période Quaternaire, époque Holocène.
C'est cette commission qui a confié à un groupe de travail la tâche de répondre, de facto, à ces grandes questions.
Si dans un million d'années, des extraterrestres passaient au crible les roches et sédiments de la Terre, y discerneraient-ils une trace humaine assez significative pour en déduire qu'une frontière géologique a été franchie? Si oui, à quel moment et à quel(s) endroit(s) sur Terre en retrouve-t-on les preuves les plus claires?
- Gardiens de la Charte -
A la première interrogation, la réponse du groupe est sans ambiguïté: oui, les humains ont fait sortir la planète de l'Holocène, débutée il y a 11.700 ans après plusieurs cycles glaciaires.
Les traces de l'activité humaine - microplastiques, polluants chimiques éternels, espèces invasives, gaz à effet de serre ... - sont partout, du sommet des montagnes aux fonds des océans, et les désordres qu'elles engendrent sont nombreux - changement climatique, pollution, perte de biodiversité - au point de rompre les équilibres naturels du globe.
Pour ce groupe, le point de bascule se situe au milieu du XXe siècle, lorsque les indicateurs de l'influence humaine dans les sédiments ont connu une hausse vertigineuse, désignée par les scientifiques comme la "Grande accélération".
Reste une incertitude de taille: ces travaux seront-ils validés par l'ICS, puis au-dessus par les gardiens de l'Union internationale des sciences géologiques (IUGS), réputés intransigeants sur les modifications de la Charte chronostratigraphique internationale?
De l'avis général, ce sera très difficile. Des géologues de renom estiment que les critères ne sont pas remplis pour qualifier l'Anthropocène de nouvelle "époque", même s'ils reconnaissent qu'une rupture s'est produite au siècle dernier.
- "Bien réel" -
Le terme "événement géologique" serait plus approprié, estime ainsi Phil Gibbard, secrétaire de l'ICS.
"Les conditions qui ont provoqué les glaciations" -- une douzaine de cycles glaciaires au cours du dernier million d'années -- "n'ont pas changé, on peut donc s'attendre à ce que l'Holocène ne soit qu'un autre interglaciaire", soulignait-il en 2022.
Toutefois, arguent les partisans de l'Anthropocène, pour la première fois une espèce a non seulement radicalement changé la morphologie, la chimie et la biologie de la Terre, mais est consciente de l'avoir fait.
Nommer l'époque permettrait de focaliser l'humanité sur les défis futurs et déclencher ce que Paul Crutzen appelait un "changement de paradigme dans la pensée scientifique".
Pour Jan Zalasiewicz, le président du groupe de travail, ne pas reconnaître l'Anthropocène laisserait l'impression que les conditions de l'Holocène, qui ont permis à l'humanité de s'épanouir, sont toujours là.
Or, "il est clair que ce n'est pas le cas", a-t-il déclaré à l'AFP. "La science consiste à établir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. Et l'Anthropocène est bien réel".
Ch.P.Lewis--AT