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Turquie: un monde sur papier dans le viseur des enfants
Sous la lampe rouge de la chambre noire, Zeynep, huit ans, attend de découvrir ses images qui émergent à peine, ombres et silhouettes capturées sur pellicule.
"Jusqu'où va ta curiosité?" demande le photographe Amar Kiliç en agitant les négatifs sous l'eau. "Jusqu'au bout du monde", répond l'enfant.
Originaire de Mardin, dans le sud-est de la Turquie, Zeynep est l'une des huit élèves de cet atelier de photographie argentique réservé aux enfants turcs et réfugiés de la province, aux frontières de l'Irak et de la Syrie.
Le projet "Fotohane Darkroom" a été créé par Amar Kilic, 40 ans, et le photographe et éducateur syrien Serbest Salih en 2024 à Mardin. Le nom, Fotohane, choisi par les enfants, signifie "maison de la photo" en turc comme en arabe, en kurde et en persan.
Amar Kilic insiste sur le fait que les enfants sont à la tête du processus: "Ils chargent la pellicule, la développent et impriment leurs photos. Ils vont sur le terrain et définissent leurs propres règles."
- Fuir l'EI -
En surplomb de la grande plaine de Mésopotamie, les murs dorés de la vieille ville de Mardin, traversée de rues étroites et témoins de millénaires d'histoire, attirent des touristes du monde entier.
Mais loin des boutiques souvenirs et des cafés du centre, la ville abrite des familles défavorisées ou réfugiées.
Parmi ces dernières, celles de Yahya, Sam, Yusuf et Nihal, âgés de 11 à 13 ans, ont fui Damas pendant la guerre en Syrie en 2014 et 2015, et l'avancée des djihadistes du groupe Etat Islamique (EI).
"Je suis très heureuse quand je prends des photos", sourit Nihal en balançant sa caméra noire attachée à son poignet, à la recherche d'une scène à figer.
Serbest Salih, 32 ans et le regard vif, piqué de curiosité, a fui la ville kurde de Kobane dans le nord de la Syrie quand l'EI en a pris le contrôle en 2014.
Des milliers de réfugiés syriens ont alors franchi la frontière turque pour s'installer dans des villes turques proches comme Mardin, sans forcément rentrer après la chute du président Bachar al-Assad.
Salih évite de s'épancher sur ses propres difficultés. Toute l'attention selon lui devrait se porter sur les enfants qu'il forme avec patience, passant sans problème du turc au kurde ou à l'arabe et l'anglais.
Depuis son arrivée en Turquie, il essaye d'établir un pont entre communautés et de favoriser la tolérance et l'intégration.
Il a organisé ses premiers ateliers de photo argentique en 2015, se rendant avec sa vieille caravane dans les villages le long de la frontière pour rencontrer des enfants réfugiés.
"L'argentique leur donne confiance en eux. La photo digitale, tu peux la supprimer instantanément. Mais avec une pellicule, ils passent tout le temps de l'atelier à penser aux 36 images qu'ils ne découvriront qu'à la fin", explique-t-il. "Et leurs photos sont magnifiques".
- "La chambre magique" -
A la question: "quelle est ton étape préférée du processus?", tous les enfants sont unanimes: la chambre noire.
C'est là que les images saisies dans le viseur prennent vie.
"Ils l'appellent la chambre magique", indique Murat Kilic qui pilote en souriant les phases de développement et d'impression des photos.
"C'est un sentiment très spécial pour les enfants de voir l'image se former sur le papier blanc. Ils se disent: +J'ai réussi à créer ça+".
Le projet est principalement financé par des expositions organisées à l'étranger et par des dons - les travaux des enfants seront exposées cet été en Italie, en Belgique, au Royaume-Uni et en Indonésie.
Serbest Salih et Amar Kilic songent à reprendre la route avec la chambre noire dans une caravane.
"Pour aller dans d'autres régions offrir notre savoir-faire et former (d'autres enfants)", justifie Kilic.
R.Garcia--AT