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A Beyrouth, la quête de justice pour des victimes des frappes israéliennes du "mercredi noir"
Devant l'immeuble de leurs familles détruit par une frappe israélienne à Beyrouth, Ghida Krisht et Waël Sabbagh font une promesse solennelle: obtenir justice, devant les instances internationales, pour leurs proches tués.
En ce 8 avril, le "mercredi noir" où des frappes israéliennes massives ont fait plus de 350 morts au Liban selon les autorités, Ghida a perdu ses parents et Wael sa mère et son frère.
Ce jour-là, une frappe a visé la Tour Chehab, où ils habitaient depuis une cinquantaine d'années à Tallet el-Khayat, un quartier résidentiel aisé à l'abri de la guerre.
"J'ai perdu ma mère, mon frère, ma maison, mon enfance", dit Wael Sabbagh, un homme d'affaires de 52 ans.
C'est depuis le Mexique où il habite, qu'il a découvert sur les réseaux sociaux les images de la tragédie.
"Au total, neuf personnes ont été tuées dans l'immeuble (..) On en parle comme s'il s'agissait juste de nombres. Mais c'étaient des gens aimés", ajoute-t-il, fumant cigarette sur cigarette.
Sa voisine Ghida Krisht et lui sont en train de constituer un dossier en vue de porter l'affaire devant la justice internationale. "Nous exigeons des comptes. Mais savons que le chemin est long".
- "Aucune activité politique" -
Dans les ruines, il cherche des souvenirs: un lambeau du couvre-lit en crochet de sa mère Afaf, un morceau de bois ajouré du buffet de la salle à manger.
"Ce coussin rouge, c'est ce qui reste du canapé du salon", dit-il. A son poignet, le bracelet de son frère Hassan, retrouvé sur son corps qui n'a été identifié que trois jours plus tard.
Ghida Krisht, elle, a perdu sa mère, la poétesse de renom Khatoun Salma, son père, et une de leurs proches, qui avait fui les bombes israéliennes dans le sud et s'était réfugiée chez eux.
Cette femme de 41 ans au doux sourire, qui travaille dans une organisation humanitaire, habite dans un autre quartier de Beyrouth, où un immeuble a également été soufflé ce jour-là.
"Dès que j'ai su pour la frappe, j'ai appelé mon père, la ligne a coupé. J'ai appelé ma mère, le téléphone sonnait dans le vide", dit-elle, racontant le fol espoir, pendant quelques heures, que sa mère s'en soit sortie vivante.
Les secouristes ne l'ont pas laissé voir les visages de ses parents, défigurés, juste leurs mains et leurs pieds. Elle a reconnu sa mère notamment à son vernis rouge.
"Nous voulons recueillir les témoignages, les preuves pour constituer un dossier complet et avoir recours à la justice internationale. Nous pouvons être un exemple pour d'autres" familles de victimes, dit-elle.
A ce jour, seul un artiste franco-libanais, Ali Cherri, qui a perdu ses parents dans une frappe israélienne contre un immeuble de Beyrouth fin 2024, s'est tourné vers la justice française.
Depuis que le Liban a été entraîné à nouveau dans la guerre le 2 mars, les frappes israéliennes ont fait plus de 3.000 morts selon les autorités.
Après la frappe, Israël avait dit avoir visé un "commandant du Hezbollah" à Beyrouth sans autre précision.
"Il n'y avait pas d'armes dans l'immeuble, il n'y avait aucune activité politique, aucun objectif pour détruire cet immeuble avec ses habitants", assure Waël Sabbagh.
- Poème prémonitoire -
Les parents de Mme Krisht et leur proche étaient au sixième étage, la mère de Waël et son frère au septième. Le propriétaire de l'immeuble, qui habitait au huitième, a été tué.
Deux membres d'une même famille, au troisième étage, portent le nom de famille d'un responsable du Hezbollah qu'Israël a affirmé avoir tué à Beyrouth le 8 avril, sans préciser où.
Ali Youssouf Harchi était selon l'armée israélienne le secrétaire et neveu du chef du Hezbollah, Naïm Qassem. La formation pro-iranienne n'a jamais confirmé sa mort.
Mais les morts du troisième étage sont un homme âgé et son fils autiste, ainsi que leur employée de maison éthiopienne, selon les voisins.
Une partie de l'immeuble de neuf étages reste encore debout. Grâce à une grue, M. Sabbagh a pu accéder à l'appartement et prendre un album photo.
Mme Krisht, elle, a trouvé par le même procédé un souvenir encore plus précieux: dans un portefeuille intact, un poème de sa mère.
"C'était le dernier poème de ma mère écrit avant sa mort (...) il est dur mais tellement expressif", dit-elle en pleurant."J'avais l'impression qu'elle parlait à son pays, ou à Dieu".
"As-tu vu la fumée?
As-tu senti l'incendie?
As-tu recueilli ma faiblesse?
As-tu ramassé ma fatigue, vu mes lambeaux éparpillés?"
Y.Baker--AT