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Plateforme Classés sans suite: quand des victimes dénoncent, en ligne, leurs agresseurs
Classés sans suite, une plateforme en ligne lancée après le meurtre de Lyhanna, permet aux victimes de violences sexuelles de raconter leur histoire. Mais les noms des agresseurs présumés y sont parfois publiés, au détriment de la présomption d’innocence.
En quelques jours, plus de plus de 5.600 personnes ont raconté anonymement ce qui leur était arrivé: agressions, viols, inceste.
La plateforme Classés sans suite a été lancée quelques jours après la découverte du corps de Lyhanna, 11 ans, et la mise en examen pour enlèvement et séquestration de Jérôme Barella, déjà visé par le passé par plusieurs signalements et plaintes pour agressions sexuelles et viols.
Sa fondatrice, la réalisatrice féministe Eve Simonet, s'est mise en retrait, elle-même accusée d'agression sexuelle par une femme depuis le lancement du site.
"J'ai subi plusieurs faits commis par un chauffeur de bus et de cars", témoigne une habitante de Pontivy (Morbihan). Elle précise la date et donne l'identité de l'homme qu'elle accuse.
Sur la plateforme, plusieurs témoignages comme celui-ci sont assortis d’un nom.
"Les personnes qui déposent leurs témoignages sont responsables de ce qu'elles écrivent", explique à l'AFP Clémence Andrieux, l'une des membres du collectif à l'origine du projet, qui affirme "être consciente que la question de la présomption d'innocence se pose, tout en estimant que la parole d'une victime sur sa propre expérience n'y contrevient pas".
"On n'est pas dans une démarche de name and shame (NDLR: dénonciation publique), on n'encourage rien", se défend-elle.
Cette démarche, Anne Bouillon, une avocate qui défend depuis 20 ans des femmes victimes de viols et d'agression, ne la cautionne pas.
"J'entends parfaitement ce besoin de pouvoir s'exprimer, de pouvoir dire et dénoncer. Il est viscéral ce besoin, quand on a subi des faits d'agression sexuelle, de viol et qu'on est muselé, et qu'on est réduit au silence. Mais la justice c'est dans les tribunaux !", insiste-t-elle.
Même réaction pour Arnaud Gallais, président de l'association Mouv'enfants et lui-même victime d'inceste dans son enfance. "J’ai balancé le nom d’un de mes agresseurs quand celui-ci est mort mais je ne donnerai pas le nom des deux autres parce que finalement je ne leur souhaite pas de recevoir des messages, des menaces", explique-t-il.
- "Nous éloigner de la vengeance" -
"C'est une initiative citoyenne pour rendre visible l'invisible, pour montrer la réalité des violences sexistes, sexuelles et aussi intrafamiliales en France", explique Clémence Andrieux.
Tout le monde peut livrer un témoignage, en précisant l'année, le lieu et le statut de l'affaire: "On a la possibilité d’indiquer si une plainte a été déposée, mais aussi de préciser si ce n’est pas le cas, car nous savons que de nombreuses victimes ne portent pas plainte ", ajoute-t-elle.
Une page blanche pour celles et ceux qui n'ont pas pu parler ou qui n'ont pas été crus. Selon Clémence Andrieux, la plateforme sert à "montrer les défaillances de la justice, de l'État et de la société (...) qui est plus favorable aujourd'hui aux agresseurs qu'aux victimes".
Selon les chiffres de 2023 du ministère de la Justice, 70% des plaintes pour viol en France sont classées sans suite.
"J'ai été agressée un an avant de porter plainte en 2013 dans un parking à côté de mon lycée", raconte une Rennaise. "De mes sept à mes neuf ans mon demi-frère m’a fait subir des violences sexuelles", témoigne une autre femme, qui précise que la plainte a été classée.
"Les victimes ont besoin de trouver des espaces d'expression et de renvoyer dans ses cordes l'institution judiciaire qui les a parfois violentées", confirme Anne Bouillon.
"Mais il y a des principes fondamentaux qu'on a mis des siècles à mettre au point et qui nous permettent de nous éloigner de la vengeance ou de la privatisation de la justice".
P.Smith--AT