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Lacrymo, rage et larmes de désespoir pour les migrants sur une plage de Gravelines
"Fuck you !", vocifère-t-il vers un policier qui vient de crever son bateau d'un coup de couteau. La chance de ce jeune Soudanais, qui désespère de rejoindre l'Angleterre, viendra une heure plus tard, sur une autre embarcation de fortune surchargée.
Les policiers semblent confiants en ce vendredi sur la plage de Gravelines (Nord), avec leurs deux buggies qui, espèrent-ils, dissuaderont les migrants de tenter des départs. "C'est pas aujourd'hui que vous allez gagner le Pulitzer !", plaisante l'un d'eux avec un journaliste de l'AFP.
Mais la mer est trop calme, le vent trop clément: les candidats à l'exil ne laisseront pas passer cette chance. Vers 7H00, une trentaine surgissent d'une petite forêt en lisière de la plage. Ils sprintent vers l'eau.
La loi britannique autorisant le gouvernement à expulser vers le Rwanda les demandeurs d'asile entrés illégalement sur son territoire, votée dans la semaine, semble bien loin de leurs préoccupations. Tout comme les cinq migrants décédés mardi dans une tentative de traversée à Wimereux (Pas-de-Calais).
Les buggies slaloment au milieu du groupe pour le disperser. Puis les policiers lancent les lacrymo, sans succès: les réfugiés poursuivent leur course vers la mer.
Un "taxi-boat" les attend à une dizaine de mètres du rivage. Ces petites embarcations sont mises à l'eau à distance des plages où elles récupèrent les migrants, contraints de les rejoindre à la nage - ce vendredi dans une eau glaciale. Les passeurs se jouent ainsi de la police, interdite d'intervention en mer.
- Transie de froid -
Dans leur course, certains sont aspergés de spray au poivre par les policiers. Touchée, une femme d'une quarantaine d'années se cache le visage dans son écharpe et continue de courir à l'aveugle.
Elle se jette à l'eau, comme ses compagnons, et nage vers le canot pneumatique. Ses vêtements épais, essentiels pour les longues heures de traversée, sont alors un handicap.
Transie de froid, elle finit par renoncer. Dans son sillage, l'embarcation surchargée, repoussée par les vagues vers le rivage, vient s'enliser tout près des policiers.
A bord, certains crient, d'autres supplient les forces de l'ordre de ne pas intervenir. Un fonctionnaire s'approche. Face à lui, un Soudanais d'une vingtaine d'années se dresse sur le boudin, arrache de rage son gilet de sauvetage, avant de s'effondrer de désespoir.
Le policier, l'eau jusqu'aux genoux, plante son couteau dans le boudin et recule sous les incessants "Fuck you !" du jeune homme, au bord des larmes.
"Une opération de sauvetage", plaide l'agent, face à un bateau au moteur défaillant, qui n'aurait selon lui jamais rejoint l'Angleterre.
Les réfugiés repartent vers la forêt. Le jeune Soudanais reste, lui, près du bateau dégonflé.
Quelques minutes plus tard, d'autres migrants, plusieurs dizaines, jaillissent à l'extrémité est de la plage, à côté de la centrale nucléaire. Leur "taxi-boat" à eux est encore loin des côtes.
S'ensuit une étrange course-poursuite d'une demi-heure avec les policiers: les migrants remontent la plage au ralenti, tentent parfois d'approcher du rivage, mais se voient vite repoussés.
- Chars à voile -
Lorsque leur "taxi-boat" se rapproche, ils transpercent les lignes policières. Gaz lacrymogènes, spray au poivre. Rien ne les arrête.
Devant cette scène, le jeune Soudanais décide de courir vers l'embarcation, prêt à saisir cette seconde chance.
"Où tu vas comme ça ? Aucune chance !", lui lance un homme, probablement un passeur, qui le voit s'approcher.
Mais dans la cacophonie, impossible de tout contrôler: le jeune homme est à bord, contrairement à d'autres, repoussés à l'eau pour alléger l'embarcation.
Plus rien n'entrave le départ. Une quarantaine de personnes à bord, l'embarcation s'éloigne à faible allure.
Plus de 6.000 migrants ont réussi la traversée clandestine sur des canots de fortune depuis le début de l'année, une hausse de plus de 20% sur un an.
Deux femmes, l'eau à mi-cuisses, regardent impuissantes leur rêve s'éloigner. De retour sur la plage, l'une d'elles fait un malaise. "Faites un signe si vous m'entendez", lui dit en français un policier penché sur elle. Inconsciente, elle est prise en charge sur un buggy et conduite vers le poste de secours le plus proche.
Une demi-heure plus tard, des chars à voile envahissent la plage, des badauds observent le premier bateau crevé.
Le second, lui, n'est plus qu'un point orange à l'horizon, couleur des gilets de sauvetage de ses passagers.
P.Smith--AT