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Au Nigeria, le bidonville de Makoko sacrifié sur l'autel de la modernisation urbaine
Sur la rive du bidonville flottant de Makoko bordant la lagune de Lagos, des habitants dépités entassent leurs maigres biens sur des pirogues pour quitter l'endroit en cours de destruction où quelques pilotis émergent encore des eaux polluées.
La démolition d'une partie de ce bidonville bâti sur l'eau, le plus grand de ce type en Afrique, est la dernière opération en date des autorités de Lagos visant à détruire les quartiers insalubres pour y lancer d'ambitieux projets immobiliers.
Sous protection policière, des pelleteuses y rasent habitations, écoles et lieux de culte depuis la veille de Noël, laissant derrière leur passage des amas de débris de planches en bois et de tôle.
En trois semaines, plus de 1.000 bâtiments informels ont été démolis et trois personnes, dont deux nourrissons, ont trouvé la mort suite à des tirs de gaz lacrymogènes par la police, selon des habitants et des ONG.
- comme "des animaux" -
Selon l'ONG Justice and Empowerment Initiative (JEI), "plus de 30.000 personnes ont été déplacées" par les démolitions. Pour les habitants, qui affirment n'avoir reçu ni préavis ni solution de relogement, c'est le choc.
"Ils nous ont traités comme si nous étions moins que des animaux", lance Alex Wusa, enseignant de 25 ans, à bord d’une pirogue à Makoko. "Ma maison, mon magasin et même l’école où j’enseigne ont été démolis".
Construit sur pilotis il y a plus d'un siècle, le bidonville dépourvu de services publics et d'infrastructures de base,abritait des ménages à faibles revenus, vivant de la pêche et d'activités informelles.
Sa population est difficile à estimer, les chiffres allant de 80.000 habitants, selon l'ONG JEI, à plus de 300.000, selon des responsables locaux.
Makoko est l’un des symboles des inégalités sociales au Nigeria, un pays riche en pétrole et gaz, où la fortune de quelques-uns coexiste avec l'extrême pauvreté de nombreux habitants. Selon la Banque mondiale, plus de 60% des Nigérians vivent en-dessous du seuil de pauvreté.
La communauté a déjà connu des démolitions similaires en 2005 et 2012, au cours desquelles des centaines de maisons en bois ont été détruites et un chef communautaire tué.
- des pirogues comme unique refuge -
Pour de nombreux habitants, Makoko est le seul lieu d'habitation qu'ils aient jamais connu à Lagos.
Sur place, des familles ont trouvé refuge temporairement dans des pirogues, sans protection contre les intempéries qui fragilisent la plupart des abris de fortune.
"Cette souffrance est trop grande", explique Iyabo Olaleye, une poissonnière ayant perdu deux maisons lors des démolitions qui dit n'avoir "nulle part où aller".
Pour les autorités de l’Etat de Lagos, de nombreuses maisons avaient été construites sous des lignes à haute tension, mettant en danger la vie des habitants pour expliquer la destruction de ces habitations.
Mais selon une coalition de cinq ONG, plusieurs maisons plus éloignées ont également été rasées.
Les habitants et les ONG accusent les autorités de servir les intérêts d'une oligarchie de familles propriétaires de terrains et de promoteurs privés.
Depuis des mois, plusieurs quartiers déshérités de Lagos, capitale économique du Nigeria, ont été détruits sur ordre des autorités.
"Lorsqu’ils démolissent, construisent-ils pour ceux qui occupaient ces propriétés?" demande Moses Oguneleye, membre de l’Institut nigérian des urbanistes.
- Pénurie de logements -
Avec plus de 22 millions d’habitants et un afflux constant de personnes en quête d’emplois, Lagos fait face à une extrême pénurie de logements.
Selon un rapport de la Fondation pour le logement et le développement urbain, il manquait 3,4 millions de logements à Lagos en 2025.
La situation devrait encore s’aggraver: les prévisions estiment que Lagos deviendra la ville la plus peuplée du monde d'ici 2100.
Alors que des quartiers informels sont rasés pour bâtir de nouvelles résidences, principalement destinées au marché haut de gamme, des milliers de logements dans des quartiers aisés comme Ikoyi et Lekki restent vacants en raison de loyers prohibitifs.
Ces deux dernières années, les loyers de Lagos ont flambé, sous le coup de l'inflation et de la crise économique, sans aucune régulation, forçant de nombreux Nigérians à déménager vers des quartiers informels ou en périphérie.
- vivre sous un pont à prix d'or -
Moins de 10% de l’offre de logements est fournie par l’Etat, le reste étant assuré par des promoteurs privés.
Près de la moitié de la population de l’Etat vit dans des bidonvilles, estime Timothy Nubi, professeur de gestion immobilière à l’Université de Lagos.
"Quand vous voyez des gens payer 180.000 nairas (125 dollars) pour un espace sous un pont, vous comprenez qu’il y a un problème", commente-t-il.
Selon lui, les autorités devraient privilégier une "gentrification" qui améliore des quartiers comme Makoko sans déplacer leurs habitants, plutôt que des démolitions pures et simples.
H.Romero--AT