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Entre le Tadjikistan et l'Afghanistan, un bazar rare mais vital
Le samedi à Kalai Khumb, dans les montagnes du Pamir, on négocie, on vend et on achète : ce marché à la frontière entre le Tadjikistan et l'Afghanistan est l'un des rares points de contact entre ces pays depuis le retour des talibans.
"Nous pouvons acheter des vêtements, des confiseries, du thé, ou même des matériaux de construction", énumère Subhanuddin Haji Qashem, acheteur afghan rencontré par l'AFP dans ce village tadjik du Haut-Badakhchan, à quelque six heures de route à l'est de la capitale Douchanbé.
On vend aussi des tapis en laine, du safran, des fruits secs, de la lessive, des poules... : on trouve tout, ou presque, sur ce bazar situé dans une gorge au bord de la rivière Piandj. Ses eaux boueuses marquent la frontière entre les deux pays d'Asie centrale, comme les sommets environnants qui dépassent les 4.000 mètres d'altitude.
Sur la rive nord du Piandj, accroché aux haubans du pont rouillé, le drapeau tadjik à trois bandes -- rouge, blanche et verte, avec au centre une couronne dorée -- fait face à celui des talibans, avec la chahada, la profession de foi de l'Islam, en caractères arabes noirs sur fond blanc.
"On est vraiment heureux que le marché ait rouvert", souligne Subhanuddin Haji Qashem, sexagénaire à la barbe blanche.
Car ce rare lieu d'échanges transfrontaliers soutenant le commerce local -- il en existe moins d'une dizaine sur les plus de 1.300 kilomètres de frontière commune -- est essentiel pour le ravitaillement de milliers d'habitants de ces zones pauvres et isolées.
- Bazar sous surveillance -
"Ce marché fonctionnait depuis 2004, mais en raison du Covid-19 et de l'instabilité politique en Afghanistan, il avait dû fermer", explique à l'AFP Dilovar Kossimi, responsable local tadjik, en allusion au retour des talibans au pouvoir à Kaboul à l'été 2021.
Sa fermeture avait été un "vrai coup dur", explique Bahram Rahimi, vendeur afghan de fruits secs. "Nous ne pouvions ni acheter les biens nécessaires, ni vendre nos produits", dit-il.
Le marché a rouvert en septembre 2023, pour refermer brièvement après que les autorités tadjikes eurent annoncé avoir abattu à proximité "trois terroristes du groupe jihadiste Jamaat Ansarullah", actif dans cette zone frontalière.
Désormais à nouveau ouvert, le bazar est étroitement surveillé et quadrillé par les forces de l'ordre tadjikes : agents des services secrets en civil, policiers en uniforme ainsi que gardes-frontières armés.
Ces derniers filtrent les entrées et confisquent systématiquement les portables des Afghans, a constaté l'AFP, qui a obtenu une rare autorisation de filmer.
Malgré cette surveillance, les habitants des deux rives du Piandj se rapprochent et commercent, unis par la même langue persane, appelée tadjik au Tadjikistan et dari en Afghanistan. Plus du quart des 40 millions d'Afghans sont ethniquement tadjiks, selon les estimations.
Sur le marché, on distingue les Afghans des Tadjiks à leur tenue: les Afghans portent le pakol, chapeau en laine à bourrelets, des pantalons bouffants ainsi qu'une barbe fournie, absente chez les Tadjiks.
- "Bouée de sauvetage" -
"On se commande mutuellement ce dont nous avons besoin", explique Mohammad Shafaq Azizi, vendeur de riz de 28 ans.
"Il y a bien un marché côté afghan, mais au Tadjikistan nous pouvons acheter des produits qui n'existent pas chez nous", comme des fruits et des légumes frais, poursuit M. Azizi.
Ce vendeur assure "gagner jusqu'à 25 euros" par marché, alors que selon les Nations unies, 85% des Afghans vivent avec moins d'un dollar (moins d'un euro) par jour.
Car le retour des talibans et l'instauration d'un Emirat islamique ont donné un coup d'arrêt à l'aide internationale à l'Afghanistan, en pleine crise humanitaire.
Même avec le Tadjikistan, les échanges commerciaux plafonnaient à 97 millions de dollars en 2023, selon Douchanbé, correspondant essentiellement aux ventes d'électricité tadjike à Kaboul.
Le dialogue politique entre les deux voisins reste aussi minimal. Le dirigeant tadjik Emomali Rakhmon -- présenté comme le "chef des Tadjiks du monde entier" par un immense panneau accroché à la montagne face à la rive afghane -- critique régulièrement les talibans pour leur traitement des Tadjiks en Afghanistan.
Dans ce contexte, le marché de Kalai Khumb est "une véritable bouée de sauvetage", dit Firouz Abdoulloev, vendeur tadjik de meubles. Mais l'appel d'air est de courte durée.
Peu avant 13h, des coups de sifflets retentissent. C'est l'ordre de dispersion des forces de l'ordre tadjikes : tous les Afghans doivent retraverser le pont avant le début de la prière. Le brouhaha s'estompe et les étals se vident, jusqu'au samedi suivant.
E.Flores--AT