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En Colombie, cocaïne contre cacao, ou le chocolat du "triangle de la coca"
Un avion chargé de cacao décolle d'une clairière au milieu d'une épaisse jungle. A Guérima, aux portes de l'Amazonie colombienne, d'anciennes pistes de narcotrafiquants servent désormais aux agriculteurs qui ont abandonné les cultures illicites de coca pour des plantations de cacaoyers.
Depuis dix ans, le petit arbre aux feuilles persistantes remplace progressivement les arbustes de coca dans le Vichada, un département limitrophe du Venezuela.
On est loin de la manne que représentait la cocaïne, mais la fève de cacao est devenue une source de revenus stables pour les paysans de cette région pauvre et isolée.
"J'ai déjà planté un hectare (de cacao) et j'en veux deux autres", explique à l'AFP Marta Cardenas, l'une des 2.500 habitants de ce hameau.
Dans un an, quand le premier hectare de cette femme de 44 ans commencera à produire, elle espère engranger environ 200 dollars par mois de revenus, soit presque l'équivalent du salaire minimum.
Marta Cardenas a suivi l'exemple des quelque 800 agriculteurs qui ont uni leurs forces pour planter 240 hectares de cacao dans la région.
- Baron de la drogue -
Leur projet a commencé en 2012, avant l'accord de paix de 2016 avec la guérilla marxiste des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), qui prévoyait des avantages économiques et un soutien technique pour ceux qui remplaceraient les cultures de feuille de coca par d'autres productions.
Aujourd'hui, des tonnes de cacao sont expédiées depuis la région grâce aux avions de l'armée de l'air, qui livrent le produit à une entreprise de chocolat de Bogota. Celle-ci paye à son tour les agriculteurs environ 2 dollars par kilo.
La piste d'atterrissage en terre d'où décollent les avions militaires remonte aux années 1980. Allié à Pablo Escobar, un narcotrafiquant nommé Carlos Lehder y avait bâti un petit empire pour produire et exporter de la cocaïne par voie aérienne.
En 1987, Lehder est devenu le premier baron de la drogue colombien à être extradé vers les Etats-Unis, et les FARC ont pris le contrôle de la région. Les guérilleros ont alors imposé une "taxe" pour ceux qui continuaient la production de pâte de cocaïne.
Avec les villages de Chupave et de Puerto Principe, la région était connue comme le "triangle de la coca". Un surnom - "El Triángulo" en lettres capitales - devenu une marque immortalisée sur l'emballage des tablettes de chocolat, ornées d'animaux exotiques et de paysages fluviaux, élaborées avec le cacao produit localement.
Les officiers militaires stationnés dans la région affirment que, tout comme la géographie vaste et isolée du Vichada a attiré les narcos, elle les a fait fuir.
Au début des années 2010, alors que les forces de sécurité ont consolidé leur contrôle de l'espace aérien et des points de passage terrestres, les intrants pour la production de cocaïne (et notamment l'indispensable kérosène) se sont raréfiés, et l'activité est devenue non rentable.
- Un succès rare -
La superficie des cultures illégales est passée dans le Vichada de 10.000 hectares en 2002 à 300 hectares aujourd'hui, dont la plupart sont concentrés dans les réserves indigènes, selon l'ONU.
La Colombie reste cependant le plus grand producteur de cocaïne au monde avec un total de 204.000 hectares plantés en 2021, principalement le long des frontières poreuses avec l'Equateur et le Venezuela.
"La coca n'est pas un commerce, c'est de l'esclavage", lance Isidro Montiel, dans une conversation avec l'AFP et des parlementaires qui se sont rendus à Guérima pour visiter les cultures de cacao.
Cet agriculteur au physique imposant est arrivé dans la région en 1982, attiré par le narco boom, mais depuis 2012, il se consacre entièrement au cacao. Il se souvient encore qu'à l'époque où il cultivait la coca, les guérilleros lui confisquaient un tiers de ses revenus en guise de "taxes".
M. Montiel dirige aujourd'hui l'association locale des producteurs de cacao et, optimiste, assure qu'il y a des personnes intéressées pour planter "non plus deux ou trois hectares, mais 30 ou 50".
"Il y a encore beaucoup à faire: il n'y a pas de centre de collecte (pour le cacao), il n'y a pas de routes", déplore l'agriculteur, qui souligne que de nombreux produits agrochimiques arrivent dans la commune "à dos d'homme, à moto", avec le coût supplémentaire que cela suppose.
La violence a considérablement baissé depuis l'accord de 2016, mais elle perdure sous d'autres formes. Le meurtre récent d'un cultivateur de cacao à cause d'un conflit foncier avec ses voisins inquiète la communauté, qui a traversé plus de six décennies de conflit.
Malgré les difficultés, Jimmy Navas, un agriculteur d'une soixantaine d'années, a décidé de planter trois hectares: "L'idée c'est que le cacao serve à financer ma retraite", espère-t-il.
H.Gonzales--AT