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Craignant des frappes russes, Kiev met à l'abri le musée sur la Grande famine
A Kiev, dans une salle du musée sur la Grande famine des années 1930, quatre hommes soulèvent avec précaution les vitrines présentant robes, icônes et outils agricoles. Objectif : les mettre à l'abri d'une frappe russe qui anéantirait ce lieu symbolique.
Ces objets constituent une partie de la mémoire des millions de personnes qui ont péri au cours de cette famine, l'Holodomor, provoquée en 1932-1933 par la politique de Staline et considérée en Ukraine, ainsi que par beaucoup dans le monde, comme un génocide.
Mais, à un moment où la Russie intensifie ses attaques contre les sites culturels et historiques ukrainiens, le musée fait partie des nombreuses institutions qui craignent d'être prises pour cible — et qui emballent désormais leurs collections pour les déplacer.
"Comme les dernières semaines l'ont montré, la Russie frappe délibérément des sites liés au patrimoine culturel et aux institutions culturelles", dit à l'AFP la directrice générale adjointe du musée, Olga Melnyk.
La plupart des pièces transférées vers des "sites plus sûrs" sont des objets qui appartenaient à des victimes de la famine, transmis de génération en génération — souvent au péril de leur vie pendant l'ère soviétique, explique Mme Melnyk.
L'Ukraine estime que près de 2.000 sites du patrimoine culturel et 2.500 institutions culturelles ont été endommagés depuis le début de l'invasion russe de février 2022.
En mai à Kiev, le musée sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl a été touché. En juin, ont subi des dégâts la cathédrale de la Dormition et le célèbre monastère orthodoxe de la Laure des Grottes l'entourant, un ensemble architectural inscrit au patrimoine mondial par l'Unesco
Dans l'est, le musée des Beaux-Arts de Kharkiv — qui abrite l'une des plus anciennes collections d'Ukraine — et une grande galerie à Dnipro ont été endommagés.
Et en mars, le centre historique de la ville occidentale de Lviv a été frappé par une attaque de drones en plein après-midi.
- "Détruire notre patrimoine" -
Dès le début de l'assaut russe, toute l'Ukraine s'est engagée dans une course contre la montre pour protéger les musées, les œuvres d'art célèbres, les monuments et les statues.
À mesure que les troupes russes avançaient dans l'est et le sud, les pièces les plus volumineuses étaient démontées et déplacées à travers le territoire ukrainien.
Cette année, l'œuvre centrale du pavillon ukrainien à la Biennale de Venise a été une statue en béton baptisée "Origami Deer", sauvée de Pokrovsk, une ville de l'est désormais occupée.
Les récentes attaques ont déclenché une nouvelle vague d'évacuation d'oeuvres.
"De nombreux musées ne présentent actuellement plus leurs expositions permanentes et proposent à la place des expositions temporaires", dit à l'AFP le vice-ministre de la Culture, Ivan Verbytsky.
Ses équipes travaillent à un recensement des potentiels lieux de stockage à travers l'Ukraine.
La Russie nie quant à elle spécifiquement viser des sites culturels.
Elle a soutenu que la cathédrale de Kiev avait été endommagée par un missile de défense antiaérienne de conception américaine mal tiré par l'armée ukrainienne.
Mais pour M. Verbytsky, les déclarations répétées au fil des ans de responsables russes niant ou remettant en question le droit de l'Ukraine à exister en tant qu'Etat indépendant prouvent que ces attaques sont "délibérées".
"Leur objectif est de détruire notre patrimoine et d'effacer les preuves matérielles de l'histoire millénaire de l'Ukraine et de notre culture distincte, authentique."
S'exprimant auprès de l'AFP de l'esplanade du musée de l'Holodomor, située sur une colline surplombant le Dniepr - le long fleuve qui traverse l'Ukraine - et une grande partie de la capitale, Olga Melnyk pense en outre que le positionnement de la Russie sur la famine des années 1930 impose de prendre des précautions supplémentaires.
Le président russe Vladimir Poutine rejette avec véhémence l'idée que la famine, qui avait aussi touché des régions du sud de la Russie et le Kazakhstan, ait été un génocide organisé contre le peuple ukrainien.
"Etant donné que l'Holodomor est une question particulièrement sensible pour la Russie et que la Russie a bâti une grande partie de son récit autour du déni de l'Holodomor en tant que génocide, nous ne pouvons pas exclure que notre musée puisse devenir la cible d'une attaque russe dans un avenir proche", juge Mme Melnyk.
Derrière elle se dresse une statue emblématique de cette période dramatique — une petite fille aux cheveux tressés serrant des épis de blé, le visage marqué par la douleur.
Pour l'instant, elle reste en place.
N.Mitchell--AT