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Cézanne et Renoir, le choc des titans au Palazzo Reale à Milan
A première vue, tout les sépare, la géométrie rigoureuse chez l'un, la rondeur harmonieuse chez l'autre: des styles opposés qui cachent l'affinité artistique entre Cézanne et Renoir, tous deux pères fondateurs de l'impressionnisme né il y a 150 ans.
Une exposition qui s'ouvre mardi au prestigieux Palazzo Reale à Milan (Italie) retrace l'amitié improbable liant les deux artistes, tout en illustrant leurs visions divergentes de la peinture qui ont inspiré des maîtres de l'art moderne comme Picasso.
Collectionnés par le marchand d'art Paul Guillaume (1891-1934), 52 de leurs chefs-d'œuvre y sont exposés jusqu'au 30 juin, des premières toiles des années 1870 aux œuvres plus mûres du début du XXe siècle, ainsi que deux tableaux de Picasso, provenant du musée de l'Orangerie et du musée d'Orsay à Paris.
"Ils ont tous deux fait partie de l'aventure impressionniste, avant de s'en éloigner. Cézanne s'est tourné vers des structures géométriques extrêmement fortes, alors que Renoir a gardé sa touche vibrionnante et sensible", commente Cécile Girardeau, commissaire de l'exposition.
Dans les années 1860, Paul Cézanne, un solitaire plutôt ombrageux, et Auguste Renoir, très jovial, nouent une amitié mêlée d'une admiration réciproque, qui perdure dans le temps. Entre 1880 et 1890, Renoir séjourne à plusieurs reprises chez Cézanne à Aix-en-Provence, dans le sud de la France.
- Coups de pinceau audacieux -
Les paysages, natures mortes, portraits et nus comme les grandes baigneuses sont autant de genres affectionnés par Cézanne (1839-1906) et Renoir (1841-1919), avec des coups de pinceau audacieux pour l'un et une empreinte sensuelle pour l'autre.
Une comparaison rapide entre "Vase paillé, sucrier et pommes" (entre 1890 et 1894) de Cézanne et "Pêches" (1881) de Renoir en atteste.
"Cézanne cherche à nous rendre la structure essentielle des objets et c'est par ce biais-là qu'il arrive à nous faire sentir son regard sur le monde", analyse Cécile Girardeau, conservatrice au musée de l'Orangerie. A l'inverse, "Renoir fixe l'instantanéité du moment, nous procure la sensation de la nappe, des plis sur la nappe, de la douceur du fruit et du reflet de la lumière sur la faïence".
Le temps semble s'être arrêté dans les ateliers reconstruits pour l'occasion et baignés de lumière, celui de Renoir à Cagnes-sur-Mer dans le sud de la France et celui de Cézanne dans la bastide du Jas de Bouffan, maison familiale à Aix-en-Provence.
Des pinceaux trempés dans la peinture au pastel disposés sur des palettes, des tubes et chiffons desséchés ainsi que des cadres en bois témoignent de la présence des anciens maîtres des lieux.
- "La joie de vivre" -
Les styles s’entrechoquent, les caractères s’opposent: très sobre, Cézanne comptait modeler la nature "selon le cylindre, la sphère, le cône". Toujours exubérant, Renoir voulait qu'un tableau fût "une chose aimable, joyeuse et jolie".
Si les portraits de Renoir dégagent une atmosphère de douceur et de sérénité, les personnages de Cézanne sont plutôt austères et distants, le regard dans le vide, sans esquisser le moindre sourire.
Les nus de femmes allongées et voluptueuses de Renoir sont aux antipodes de ceux de Cézanne, qui mettent en scène des modèles accroupis ou debout et dénués de sensualité.
Leurs divergences se reflètent aussi dans leurs origines sociales, Cézanne ayant été fils de banquier sans nécessité de vendre ses tableaux, tout au contraire de Renoir, issu d'une famille d'artisans déshéritée.
"Cézanne n'avait sans doute pas un talent naturel spontané et a dû beaucoup étudier pour s'approprier la peinture, il n'a pas été un enfant prodige", explique Stefano Zuffi, co-commissaire de l'exposition et historien de l'art.
Précurseur du cubisme, "il a cependant réussi une synthèse tout à fait exceptionnelle entre un sens très rigoureux, très géométrique de la composition et, d'autre part, la spontanéité, la fraîcheur et la couleur de la lumière de la nature, c'était un génie", selon M. Zuffi. Quant à Renoir, "sa grandeur, c'était son inépuisable joie de vivre. Pour lui, la vie était belle et la peinture un moyen de la rendre encore plus belle".
A.O.Scott--AT