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Le "bousier", pilier menacé du journalisme d'enquête en Afrique du Sud
C'est un petit scarabée tenace qui fouille les excréments: amaBhungane, bousier en langue zouloue, est un modeste mais incontournable media d'investigation sud-africain anti corruption, dont l'existence est désormais suspendue à une procédure judiciaire à la David et Goliath.
"Fouiller le fumier et fertiliser la démocratie, c'est notre slogan", reconnaît en riant Sam Sole, son rédacteur en chef, lors d'un entretien avec l'AFP.
Le journaliste hirsute de 61 ans, barbichette et lunettes fines, a pourtant peu le loisir de plaisanter ces derniers temps: une vaste enquête de son équipe sur un puissant homme d'affaires sud-africain, accusé de mener des affaires douteuses notamment avec le président du Zimbabwe voisin, lui vaut des ennuis.
Une audience mardi doit examiner sur le fond si le média peut continuer à publier des informations sur ce dossier, alors que l'intéressé, Zunaid Moti, l'accuse d'œuvrer sur la base de documents volés.
Le droit sud-africain protège largement les lanceurs d'alerte mais l'issue de cette procédure pourrait être cruciale pour le journalisme d'enquête sud-africain, terreau fertile d'une jeune démocratie encore fragile.
Fondé en 2010, amaBhungane, média indépendant financé par diverses ONG et du crowdfunding, a été sonné début juin par une décision en référé, ordonnant de geler toute publication sur le dossier Moti et de remettre les documents sur lesquels il a fondé son enquête.
Un autre juge, saisi dans la foulée, a rapidement contredit ce jugement, s'appuyant sur la liberté de la presse et la protection des sources.
L'association de défense de la presse Reporters sans frontières s'est dite "outrée" par la décision initiale contre ce média au "sérieux et professionnalisme indéniables". Elle demande au tribunal mardi de "respecter la liberté des choix éditoriaux et celle de révéler des informations d'utilité publique", dans un récent communiqué.
- "Incroyablement têtus" -
"On est petits", souligne Sam Sole, à la tête d'une équipe de 13 journalistes. "On essaye de faire des choix stratégiques, de viser des affaires qui représentent une menace systémique" aux institutions, aux confins "du business, de la politique et de la criminalité".
amaBhungane pousse aussi à plus de transparence, en obtenant des jurisprudences notamment sur l'accès aux informations fiscales ou en défiant une loi sur la surveillance.
"J'ai été écouté pendant six mois" à l'époque d'une enquête fondatrice sur la corruption du président Jacob Zuma et des sulfureux frères Gupta, raconte Sam Sole.
Sur cette dernière affaire, qui a provoqué un séisme dans le pays avec la démission de M. Zuma en 2018, amaBhungane a travaillé de concert avec le Daily Maverick, autre journal en ligne d'investigation, et le site d'infos News24. "Une collaboration entre compétiteurs qui s'est révélée incroyablement fructueuse", souligne Sam Sole.
Mais sur l'enquête actuelle sur le groupe Moti, qui est aussi visé dans un récent documentaire d'Al Jazeera, la réaction "en termes de campagne de communication comme sur le plan judiciaire est inédite", s'inquiète le rédacteur en chef.
Le Black Business Council, groupe de pression d'entrepreneurs noirs, a affirmé cette semaine que le groupe Moti (immobilier, minier, aviation et logistique) était "injustement traité par certains médias", et a dénoncé une "campagne médiatique" ciblant des intérêts noirs "à des fins de dénigrement et de diffamation".
A ce jour, le coût des procédures dans le seul dossier Moti a englouti "un vingtième de notre budget annuel en frais juridiques", note Sam Sole. "A partir de quel montant estime-t-on que ce sont des procédures pour nous faire taire? C'est notre plus grand défi en 13 ans d'existence".
En Afrique du Sud, les journalistes enquêteurs jouissent encore d'un prestige issu de la lutte contre l'apartheid, quand la presse devait contourner la censure.
"Nous héritons d'une culture de défiance" qui questionne le pouvoir, relève le journaliste respecté Mathatha Tsedu, 71 ans. "Nous sommes une bande d'obstinés incroyablement têtus", confirme Branko Brkic, rédacteur en chef du Daily Maverick.
Mais "le niveau de menace contre les journalistes n'a jamais été si élevé", s'inquiète Sam Sole. Or si pour les millionnaires, "ces procédures sont une blague", pour de petits médias, c'est une question de vie ou de mort, souligne M. Brkic.
Pour lui, amaBhuange est un rouage "absolument vital pour la survie de la démocratie" en Afrique du Sud, un pays où la presse reste pour l'heure un puissant contre-pouvoir.
N.Mitchell--AT