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Pour les derniers réfugiés nord-coréens de Gyodong, espoirs perdus et douleur intacte
Après s'être prosterné devant l'autel et avoir déposé en offrande des fruits et un poisson séché, Ryh Jae-hong lance d'un grand geste le contenu d'un gobelet d'alcool vers l'épaisse clôture barbelée qui protège l'île sud-coréenne de Gyodong de la Corée du Nord voisine.
En cette période de Chuseok, grande fête familiale d'automne, nombreux sont les Sud-Coréens ayant des ancêtres restés au Nord qui accomplissent ce rituel funéraire devant des autels érigés à cet effet à la frontière, faute de pouvoir accéder aux tombes.
Sur l'île de Gyodong, cet autel, le Manghyangdae, se dresse à la pointe nord. A deux kilomètres, passées les eaux grises du fleuve Han, des paysans travaillent la terre sous des drapeaux rouges. Et un slogan en lettres géantes sur une colline proclame: "longue vie au socialisme!"
"Ils sont là-bas, j'espère simplement qu'ils vont bien", dit sobrement M. Ryh, dont le père a fui au Sud à la fin de la guerre de Corée (1950-1953) au contraire de sa grand-mère et d'autres parents qui, restés dans le pays communiste, n'ont plus jamais donné de nouvelles.
L'île de Gyodong a accueilli des milliers de déplacés pendant la guerre. A l'arrivée des troupes chinoises alliées des Nord-Coréens dans le bourg de Yeonbaek, beaucoup d'habitants sont simplement partis à Gyodong en traversant le fleuve, comme ils avaient depuis toujours l'habitude de le faire en bateau ou même à la nage. Sans se douter que cette traversée serait leur dernière.
Pendant sept décennies, ces déplacés n'ont eu pour se consoler que les hirondelles, nombreuses à Gyodong où une légende voit en elles des messagères entre les deux Corées par-dessus les barbelés. Les longues-vues installées au Manghyangdae sont pour eux le seul moyen de voir leurs anciennes maisons, derrière la frontière la plus hermétique du monde.
La plupart des réfugiés de première génération se sont éteints. Pour la poignée encore en vie, le chagrin est intact.
- "Peuple au cœur brisé" -
"Nous sommes un peuple au cœur brisé", affirme Chai Jae-ok, 94 ans. "Même si nous vivons aujourd'hui dans l'abondance, mes parents, mes frères et sœurs sont tous restés en Corée du Nord. Moi, je suis venu au Sud et j'ai dû les abandonner. A quoi bon vivre dans le luxe si je ne peux pas les revoir? Jour et nuit, je n'ai cessé de crier et d'espérer la réunification", dit-il.
"Avant que mes yeux ne se ferment pour toujours, j'aimerais la voir se réaliser."
Un rêve pour le moment impossible. Si Pyongyang a récemment exprimé son intérêt à renouer le dialogue avec Washington, il a clairement fait savoir qu'il ne voulait plus jamais parler à la Corée du Sud, désormais qualifiée d'"Etat hostile" et avec qui la séparation est irréversible.
Le Nord a même démantelé toutes ses institutions dédiées à une éventuelle réunification et dynamité les routes et voies ferrées intercoréennes, construites pendant les périodes de détente des années 2000.
- "Y a-t-il douleur plus grande ?"
"Mon seul vœu est que, même si la réunification n'a pas lieu de mon vivant, un échange entre le Nord et le Sud me permette au moins de me recueillir sur la tombe de mes parents", poursuit M. Chai. "Elle n'est qu'à six kilomètres d'ici. En voiture, cela prendrait à peine dix minutes. Y a-t-il douleur plus grande?"
Min Ok-sun, 92 ans, a elle laissé ses parents et quatre frères au Nord. "J'ai quitté ma terre natale à 17 ans et je ne les ai jamais revus", dit-elle.
A Gyodong, elle a épousé un autre réfugié, Kim Ching-san, ancien combattant chargé de missions d'infiltration au Nord maintenant âgé de 96 ans.
"Quand je vois des oiseaux retourner à leur nid au coucher du soleil, je me dis que nous, les humains, avons aussi ce besoin de retourner chez nous. C'est notre instinct", dit M. Kim.
"Ma femme et moi, on a des façons différentes de gérer la nostalgie du pays natal. Elle trouve du réconfort dans des choses simples, comme se blottir sous une couverture. Moi, je ne peux pas oublier. Chaque jour, je me bats intérieurement, comme si j'étais encore en guerre. C'est pourquoi je parais plus vieux qu'elle."
Les jours de fête, les réfugiés et d'autres personnes âgées de Gyodong se rassemblent pour chanter à tue-tête de vieilles balades coréennes datant de l'occupation japonaise (1910-1945).
"Ce sont des chansons que tout le monde, au Sud comme au Nord, connaissait avant la division", explique Chang Gwang-hyuck, le bénévole qui anime ces séances et dont le grand-père venait lui aussi du Nord. "Elles reflètent les aspirations et les émotions du peuple de l'époque."
"Ce que ces personnes âgées désirent le plus, c'est apaiser leur nostalgie", poursuit M. Chang. "Quand je vois ces personnes qui ont quitté leur foyer à 20 ans et n'ont jamais pu y retourner, je ressens une profonde tristesse."
B.Torres--AT