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Du Mali au lac Tchad, l'Afrique de l'Ouest épicentre du jihadisme mondial
"Les jihadistes nous ont averti que personne n'irait aux champs cette année." "Notre quotidien est simple: pas de musique profane, pas de cigarette, pas d'alcool." "On vit chaque jour avec la crainte d'une nouvelle attaque."
De l'ouest du Mali jusqu'au bassin du lac Tchad, l'AFP a recueilli des témoignages d'habitants de cette région grande comme un quart de l'Union européenne, où des millions de personnes vivent sous la menace, voire l'autorité, de divers groupes jihadistes.
JNIM, Etat Islamique (EIS), Boko Haram: ces dix dernières années, l'influence de ces groupes parfois rivaux n'a cessé de croître en Afrique de l'Ouest, devenue l'épicentre du jihadisme mondial, au point que l'ONU estime que le Sahel central se trouve à un "dangereux point de basculement".
Des enlèvements de Boko Haram, à la terreur aveugle de l'EIS en passant par la tentative de conquête politique du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM), la branche sahélienne d'Al-Qaida, leurs modes opératoires peuvent varier, mais tous laissent des milliers de morts sur leurs passages.
Depuis 2020, ces groupes ont doublé l'étendue de leurs attaques dans le Sahel, selon une analyse par l'AFP des données de l'organisation Acled, qui recense les victimes de conflit dans le monde.
Et en 2026, les jihadistes ont mené trois attaques particulièrement spectaculaires, au sein même des capitales sahéliennes: l'aéroport de Niamey a été frappé deux fois, en janvier par l'Etat islamique et en juin par le JNIM qui a également plus que jamais fragilisé le pouvoir malien en l'attaquant simultanément en avril, près de Bamako et dans le nord du pays.
"Ce qui se concentrait au départ dans le nord du Mali s'est étendu dans toute la région jusqu'aux frontières des pays côtiers ouest-africains. Ces groupes jihadistes sont désormais capables de mener des opérations sur de vastes territoires, de conduire des attaques à grande échelle et de concurrencer le contrôle de l'Etat en zones rurales", souligne Héni Nsaibia, analyste principal pour l'Afrique de l'Ouest pour Acled.
"L'épicentre du terrorisme mondial est en Afrique. Le leadership de l'Etat islamique est africain actuellement et le moteur économique d'Al-Qaida est au Sahel, où ils extraient des millions de dollars, en extorsion, kidnappings ou autres activités illicites", note le général Dagvin Anderson, commandant américain d'Africom.
L'Etat islamique - particulièrement actif dans la zone des trois frontières aux confins du Burkina Faso, du Niger et du Mali, affirme que 86% de ses opérations dans le monde début 2026 ont eu lieu en Afrique, deux fois plus qu'en 2024.
Qu'ils soient gouvernés par des juntes autoritaires ou par des régimes démocratiques, les pays de la zone peinent à endiguer la conquête territoriale mais aussi idéologique de ces combattants qui cherchent à étendre leur contrôle jusque dans certains pays côtiers de la zone.
- Blocus -
Mal perçue au sein d'une partie des populations, la coopération militaire avec l'Occident a reculé dans certains pays sahéliens, où d'autres acteurs comme la Russie assurent avoir pris le relais dans la lutte antijihadiste, sans résultat probant.
Au Mali, aux prises avec ces groupes depuis le début des années 2010, la présence jihadiste a récemment gagné de nouveaux territoires, notamment dans le sud-ouest, proche du Sénégal et de la Mauritanie.
La ville de Nioro-du-Sahel est ainsi sous blocus du JNIM qui y impose sa loi, après avoir conclu des accords avec des chefs de village. Ils interdisent toute sortie, sauf quelques rares cas humanitaires.
Dans cette ville historiquement très religieuse, "il y a de nouvelles règles", affirme un habitant à l'AFP. "Notre quotidien est simple: pas de musique profane, pas de cigarette, pas d'alcool. Une femme ne doit pas être vue en compagnie d'un homme, avec lequel elle n'est pas mariée ou n'a pas de lien de famille. Une femme ne doit pas sortir non voilée, même pour aller au champ", développe-t-il.
Un impôt est également prélevé sur les paysans ou les commerçants, souvent autour de 10% des récoltes ou du chiffre d'affaires. En contrepartie, les jihadistes promettent protection et sécurité.
"Honnêtement, la ville se meurt. Tout est triste", poursuit le résident.
Ces dernières années, au Mali, le JNIM a fait évoluer sa doctrine, en ciblant moins systématiquement les civils pour s'en prendre surtout à l'Etat auquel il se substitue dans certaines localités.
A Farabougou (centre), autre ville sous blocus, Aly explique que les "jihadistes sont violents quand ils doivent sévir en cas d'infractions à leurs lois", mais selon lui, "en dehors, ils sont courtois et justes et ne commettent pas d'exactions, comme la gendarmerie, les juges ou les agents des Eaux et forêts".
"Si j'ai un différend avec un voisin, ils tranchent selon la charia. Ils ne prennent de pot-de-vin avec personne et font en sorte que la décision soit exécutée. Des affaires pendantes devant les juridictions depuis 10 à 20 ans ont connu leur dénouement à la satisfaction des victimes", explique cet habitant.
Ces règles imposées sont parfois plus lisibles pour les populations face aux exactions indiscriminées commises par l'armée et ses alliés russes.
Mais la brutalité reste le mode d'action principal quand il s'agit de conquérir des territoires, ou de punir ceux qui refusent de se soumettre.
A Dourtenga, dans le centre du Burkina, Mathias raconte la peur "dans les écoles, dès que les élèves entendent le vrombissement de motos", stigmate d'une attaque en avril où tout le village avait été saccagé et brûlé.
"Un matin, ils ont trainé un tailleur sur la place publique du quartier pour le flageller. Ils ont sorti des paquets de cigarettes de son atelier et ont dit que c'est un avertissement pour tout le monde", raconte un commerçant de Nioro.
- Taxes -
Quelque 2.500 kilomètres plus à l'est, dans la région nigériane de Borno, qui borde les rives du lac Tchad, c'est un autre groupe qui est actif, là encore depuis près de deux décennies: Boko Haram.
Tristement célèbre pour les enlèvements de filles de Chibok en 2014, le groupe jihadiste reste très actif, malgré l'émergence d'une branche dissidente, liée à l'Etat islamique.
Goni, transporteur sexagénaire de la région, a perdu tous ses camions qui acheminaient des marchandises entre la grande ville de Maiduguri et le Cameroun voisin. Tous brûlés.
"Les choses vont de mal en pis pour ma famille et moi, particulièrement cette année écoulée avec le regain d'attaques de Boko Haram", explique celui qui a dû divorcer de trois de ses quatre épouses, faute de moyens.
Et impossible de vivre avec une agriculture locale de subsistance, confirme Abdullahi, un pêcheur de la région: "les gens ne peuvent plus aller aux champs de peur d'être tués ou kidnappés. Si tu veux cultiver, il faut payer des taxes", détaille t-il.
Car là aussi, des accords avec des chefs locaux ont été passés pour collecter ces taxes.
Conséquence, des dizaines de villages de la région sont désormais déserts et les déplacés internes affluent à Maiduguri.
- Zones délaissées par l'Etat -
Entre l'ouest malien et l'est nigérian, les zones où l'on vit en paix sont rares dans ce Sahel central qui s'étale sur plus d'un million de kilomètres carré.
Symbole de ce continuum de violences sur une large zone géographique, un habitant de Téra, dans le sud du Niger, jadis havre de paix agricole et aujourd'hui zone d'action de l'Etat islamique, témoigne: "nous vivotons. Plusieurs bras valides ont migré vers les centres urbains. La peur de se faire braquer ou d'être tué a réduit au point mort les activités économiques".
Le nombre de jihadistes des divers groupes opérant en Afrique de l'ouest est difficile à évaluer, probablement autour de 20.000 selon certains rapports onusiens récents.
Mais au-delà des combattants, des populations entières se soumettent de gré ou de force à leurs lois, en particulier dans des zones rurales délaissées par les Etats.
"Il y a une endogénéisation du jihad au Sahel central", pointe pour l'AFP Jean-Hervé Jézéquel, directeur du projet Sahel à l'International Crisis Group (ICG).
"Il y a une grave crise de la gouvernance, notamment des États du Sahel central qui ont souvent négligé les zones rurales, qui n'ont pas vu émerger et se détériorer toute une série de conflits locaux autour de l'accès à la terre et aux ressources naturelle" ajoute-t-il.
Et certains pays côtiers ne sont pas exemptés, en particulier les régions nord du Togo et du Bénin où le JNIM recrute activement et mène régulièrement des attaques meurtrières contre l'armée.
A ce cocktail s'ajoutent les stigmatisations des populations peules, accusées de constituer l'essentiel des rangs des jihadistes, et qui sont souvent victimes d'exactions par les armées nationales ou les milices qui les appuient.
"C'est le carburant même du narratif des jihadistes qui essaient de s'imposer comme les protecteurs des couches et communautés marginalisées", explique Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute.
Avec leur progression géographique, se propage leur idéologie islamiste radicale.
L'islam tolérant ancré de longue date au Sahel a été "de plus en plus remplacé par un islam salafiste wahhabite", qui s'est "propagé à grande vitesse", notamment grâce à son fort écho sur internet, développe Bakary Sambe.
"Après la décrédibilisation des pouvoirs militaires en place qui n'ont pas pu régler la question sécuritaire et qui ont réduit l'espace civique, je pense qu'on crée un boulevard pour l'islam radical qui se proposera comme une alternative", prédit-il.
- Coopération nécessaire -
Mais pour répondre à cette progression, l'Afrique de l'Ouest ne parle pas d'une seule voix: les relations sont exécrables entre les juntes du Mali, Burkina et Niger et le reste des pays de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) qui ont condamné les putschs.
La coopération sur le terrain est au point mort entre ces pays qui partagent des frontières poreuses et les Etats sahéliens continuent de privilégier une approche du tout sécuritaire.
Mi-juin, le vice-premier ministre ivoirien Tene Birahima Ouattara a toutefois tendu la main aux pays sahéliens en se disant "sincèrement prêt" à reprendre la coopération.
"Le terrorisme, tel qu'il se présente actuellement, ne peut être vaincu par un État. Il faut qu'il y ait une collaboration, une mutualisation des forces", a-t-il affirmé à l'AFP.
Reste que l'expansion des jihadistes pourrait également se diriger vers le nord: selon le chercheur Andrew Lebovich, il est bien possible "de voir des cellules et des efforts de planification d'attentats dans le futur ciblant l'Afrique du nord, vu l'implication des Etats du Maghreb - particulièrement l'Algérie et le Maroc - au Sahel".
burx-pid-bdi/els/am
A.Moore--AT