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A Derna en Libye, reconstruire pour surmonter les traumatismes du cyclone
Des ponts, des logements, un hôpital tout neuf: la reconstruction de Derna, ville côtière de Libye presque anéantie en 2023 par le cyclone Daniel, avance tambour battant même si les habitants restent profondément traumatisés.
Asmaa Algzhiri, 40 ans, qui travaille dans le Golfe et revient régulièrement dans sa cité natale, l'a vue renaître au fil des mois.
Mais comme de nombreuses familles, elle n'arrive pas à faire le deuil de sa tante et ses neveux, morts dans la tragédie, et pas uniquement: "Derna est une ville très soudée: même les voisins font partie de ta famille".
Immeubles éventrés comme après un bombardement, corps ensevelis sous les gravats, voitures avec leurs passagers flottant dans une mer déchaînée, les images sont encore dans toutes les têtes.
La nuit du 10 au 11 septembre, des averses torrentielles font exploser deux barrages vieillissants en amont de Derna (est), déversant des millions de mètres cubes d'eau sur le centre de cette cité de 120.000 habitants, submergée par des vagues montant jusqu'à sept mètres de haut.
Plus de 4.000 personnes périssent, selon le bilan de l'époque, des milliers d'autres -- plus de 10.000 selon certaines estimations -- sont portées disparues, et 40.000 habitants se retrouvent sans toit.
- "Du travail partout" -
Près de trois ans plus tard, une équipe de l'AFP a visité l'hôpital en construction de 600 lits, vu une usine de désalinisation, des dizaines d'écoles rénovées, la nouvelle université, le stade de football et une nouvelle corniche de 6,5 km protégée des éléments. L'emblématique mosquée Al-Sahaba a aussi été rebâtie à l'identique.
Adel Bokhsam, responsable local du Fonds de reconstruction mis en place début 2024, vante "un taux d'achèvement de 80%" des projets dans la ville. Il cite aussi 3.500 appartements dont 2.500 déjà livrés aux sinistrés, et neuf ponts dont quatre enjambant le fleuve, devenus des lieux de promenade.
Même les quartiers épargnés par Daniel ont eu droit à un coup de peinture, des lampadaires et des trottoirs.
Pour Abdulhamid Shahata, un peintre en bâtiment égyptien de 31 ans, ces travaux représentent une "opportunité": "il y a du travail partout, seuls les paresseux et les fous n'en trouvent pas", dit ce père de quatre enfants.
Ashraf Al-Targui, 30 ans, est plus partagé après avoir perdu toute sa famille du côté de son oncle. Les inondations sont "à la fois une tragédie et un don de Dieu qui nous a offert une nouvelle ville", estime ce superviseur de chantiers qui "aurait préféré perdre sa maison plutôt que ses proches".
Il trouve du réconfort en voyant les nouveaux espaces verts et terrains de jeu pour enfants, "vraiment importants" pour le moral des habitants.
Au-delà du béton, Asmaa Algzhiri voudrait elle aussi que les autorités se concentrent "davantage sur la santé mentale. Parce que même si les gens travaillent et continuent leur vie au quotidien, tout le monde reste traumatisé".
- "Nouveau départ" -
Berceau de culture islamique, rebelle à l'autorité de Mouammar Kadhafi, Derna était devenue, après le soulèvement de 2011 contre l'autocrate et sa mort, un fief d'Al-Qaïda et du groupe jihadiste Etat islamique.
En 2018, les troupes du puissant maréchal Khalifa Haftar, lancées dans une stratégie de conquête de l'Est, prennent la cité au prix de combats sanglants.
Aujourd'hui, la famille Haftar tient cette région ainsi que le sud de la Libye où se trouvent l'essentiel des gisements et terminaux d'un pays qui regorge de pétrole, et contrôle à Benghazi un exécutif parallèle au gouvernement de Tripoli (ouest), reconnu par l'ONU.
Au lendemain du cyclone, l'ampleur du drame révèle un abandon des infrastructures, en particulier des barrages datant des années 1970. Des habitants en colère contre les administrateurs locaux accusés de corruption brûlent la maison du maire, neveu du chef du Parlement lié aux Haftar.
C'est un signal d'alarme pour le clan qui crée six mois plus tard un Fonds d'urgence doté de 2 milliards de dollars, placé sous la houlette d'un des fils du maréchal, Belgacem Haftar, résolu à faire de Derna une vitrine des capacités de gestion du puissant clan de l'Est.
Si la ville apparaît transformée, elle reste hantée par le souvenir de la tragédie.
Adel Bokhsam du Fonds d'urgence déplore lui-même la perte d'une quinzaine de proches dont sa sœur, son beau-frère, leurs quatre enfants. Après le cyclone, "personne ne pensait que nous pourrions encore vivre ici", raconte-t-il avec émotion.
Mais participer au chantier titanesque de la reconstruction a représenté "un nouveau départ" pour cet ingénieur de 54 ans: "quand je suis plongé dans mon travail, je me dis que ces âmes ne sont pas parties pour rien".
H.Romero--AT