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En Sierra Leone, le gagne-pain des ostréicultrices de mangroves menacé par la déforestation
Depuis 20 ans, Millicent Turay parvient à subvenir aux besoins de sa famille en ramassant près de Freetown des huîtres de mangrove typiques de cette région côtière ouest-africaine. Mais cette activité ancrée dans la culture sierra-léonaise, qui a permis à des générations de femmes de s'en sortir, est en péril face à la dégradation alarmante de la mangrove due à l'expansion humaine.
"Je le fais pour gagner de quoi survivre", témoigne la cinquantenaire, rencontrée par l'AFP dans la mangrove, machette et gants à la main pour arracher les huîtres poussant sur les racines aériennes des palétuviers. "C'est un métier qui est dur physiquement et qui peut être dangereux".
Cette cueillette artisanale éprouvante, effectuée essentiellement par des femmes, exige de s'immerger à marée basse, pieds nus et souvent jusqu'à la poitrine, dans les eaux boueuses et la touffeur de la mangrove, afin d'atteindre des rochers ou les palétuviers où sont accrochées les huîtres sauvages.
"Après la récolte, généralement on les cuit à la vapeur, en utilisant du bois de mangrove, pour ouvrir les coquilles à la main", explique Mme Turay, qui travaille dans les mangroves de la péninsule où se situe la capitale, Freetown.
- Huîtres en ragoût -
Ce mets très apprécié des Sierra-Léonais se déguste en famille ou au restaurant, le plus souvent en ragoût, parfois grillé ou séché. La dégustation des huîtres fraîches est plutôt une habitude des expatriés ou des touristes de passage.
Mme Turay affirme pouvoir gagner en période de bonne récolte environ sept dollars (six euros) par jour, qui servent à nourrir sa famille et payer les frais de scolarité de ses enfants.
C'est à son adolescence que les femmes de sa communauté l'ont emmenée apprendre cette cueillette pratiquée dans les mangroves de plusieurs pays ouest-africains.
Les hommes, eux, ramassent le bois des palétuviers pour en faire du bois de chauffage ou des constructions.
La Sierra Leone est dotée d'une biodiversité spectaculaire mais son environnement est menacé de manière dramatique par la déforestation, les activités humaines et l'empiètement illégal de l'urbanisation sur des terres fragiles, fléaux contre lesquels les autorités peinent à lutter.
Mme Turay dit avoir constaté une baisse du rendement de la récolte.
"Aujourd'hui des gens viennent pour couper les arbres de la mangrove", déplore-t-elle, les bras ballants. "Ils disent que c'est pour prendre la terre... mais la mangrove, c'est notre gagne-pain !"
La déforestation affectant la mangrove - pourtant une zone humide riche à l'écosystème vital pour les côtes - à Freetown est due à l'urbanisation, à la collecte de bois de chauffage et aux constructions illégales, qui ont causé une perte de plus de 25% de la couverture depuis 1990, selon les estimations officielles.
Et la cueillette des huîtres sauvages, à force de coupes et de récoltes, a contribué à aggraver ce phénomène.
- "Ferme à huîtres" -
Des images satellitaires montrent que la superficie de la mangrove le long de la zone côtière de Aberdeen, à la périphérie de Freetown, s'est réduite de 537 hectares en 2017 à 458 en février 2025, selon l'ONG Environmental Justice Foundation (EJF).
Aberdeen Creek est un ensemble de zones humides ayant une importance internationale pour les oiseaux d'eau.
Les pieds au milieu d'un marécage, des constructions grignotant la zone au loin, Aminata Koroma, 32 ans, décrit la désolation autour d'elle dans la baie de Cockle, près d'Aberdeen Creek: "Vous voyez comme c'est vide... il y avait tellement de mangrove avant et beaucoup de poissons..."
Le gouvernement sierra-léonais et des communautés villageoises ont lancé ces dernières années des opérations de replantation de mangrove, pour mieux protéger les côtes et lutter contre le changement climatique.
Abubakarr Barrie, 28 ans, cofondateur et coordinateur de projet de l'ONG "Nature for Mangroves", s'active avec des résidents de Kolleh Town, située sur le littoral de la capitale.
Au milieu de l'eau marécageuse, le groupe construit une étonnante structure en bambous, sur lesquels pendent des cordes où sont enfilées des coquilles d'huîtres et des écorces de noix de coco pour inciter des huîtres sauvages à se fixer dessus. L'ONG cultive aussi des naissains (bébés huîtres), le tout constituant une "ferme à huîtres", et restaure des mangroves.
Ces fermes se veulent une alternative à la technique ancestrale de cueillette des huîtres sauvages et à ses effets néfastes sur les mangroves, explique M. Barrie.
L'ONG souhaite "réduire la pression (des communautés) sur l'écosystème des mangroves, en introduisant un moyen de subsistance alternatif grâce à ces fermes à huîtres".
"Si nous ne protégeons pas nos mangroves, des millions d'habitants des zones côtières à travers le monde, y compris ceux de Kolleh Town, risquent de ne plus avoir de moyens d'existence durables", plaide-t-il.
M.O.Allen--AT