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Gaza : chaos et tirs indiscriminés empêchent l'aide de parvenir aux plus vulnérables
Après 22 mois de guerre, le peu de nourriture qui entre à Gaza est aussitôt pris d'assaut par des foules affamées risquant leur vie sous les tirs, pillé par des gangs criminels ou encore détourné dans le plus grand chaos, sans atteindre ceux qui en ont le plus besoin.
A la faveur d'une pause partielle dans les bombardements annoncée dimanche par Israël, sous pression internationale face au risque de famine, de l'aide humanitaire a recommencé à entrer dans le territoire assiégé, mais en quantité jugée largement insuffisante par les organisations internationales.
Jeudi à Al-Zawayda (centre), à la vue des palettes parachutées par un avion, des Palestiniens amaigris ont accouru par dizaines, se bousculant et s'arrachant les colis dans un nuage de poussière.
"La faim a poussé les gens à se tourner les uns contre les autres. Les gens se battent entre eux avec des couteaux", affirme à l'AFP Amir Zaqot, venu chercher de l'aide.
Pour éviter les débordements, les chauffeurs du Programme alimentaire mondial (PAM) ont pour consigne de s'arrêter et de laisser les gens se servir directement. En vain.
"Une roue de camion a failli m'écraser la tête, et j'ai été blessé en récupérant le sac", souffle un homme, sac de farine sur la tête, dans la zone de Zikim, au nord de la bande de Gaza.
- "Aucun moyen de s'échapper "-
Mohammad Abu Taha s'est rendu à l'aube sur un site de distribution près de Rafah (sud) pour faire la queue et réserver sa place : il étaient déjà "des milliers à attendre, tous affamés, un sac de farine ou un peu de riz et de lentilles".
"Soudain, nous avons entendu des coups de feu (…) Aucun moyen de s'échapper. Les gens ont commencé à courir, se poussant et se bousculant, enfants, femmes, personnes âgées", raconte cet homme de 42 ans. "La scène était tragique : du sang partout, des blessés, des morts".
Près de 1.400 Palestiniens ont été tués depuis le 27 mai dans la bande de Gaza, "la plupart" par l'armée israélienne alors qu'ils attendaient de l'aide humanitaire, a accusé vendredi l'ONU. L'armée israélienne dément cibler les bénéficiaires de l'aide, faisant étant de "coups de semonces" lorsque les gens s'approchent trop près de ses positions.
Refus de délivrer les permis de passages au frontières, lenteur des dédouanements, limitation des points d'accès, itinéraires dangereux... Depuis des mois, les organisations internationales dénoncent aussi des entraves répétées des autorités israéliennes qui alimentent le désordre, selon ces mêmes organisations.
Mardi, à Zikim, "l'armée israélienne a modifié au dernier moment les plans de chargement du PAM, mélangeant les cargaisons et obligeant le convoi à partir plus tôt que prévu, sans sécurité adéquate", assure un haut responsable onusien sous couvert d'anonymat.
- "Darwin" à Gaza -
Une partie de l'aide est pillée par des gangs - qui attaquent souvent directement les entrepôts - et détournée au profit de commerçants qui la revendent à des prix exorbitants, selon plusieurs sources humanitaires et experts.
"C'est une sorte d'expérience darwinienne où seul le plus fort survit : les plus affamés n'ont pas l'énergie de courir après un camion, d'attendre des heures au soleil, de se battre pour un sac de farine", affirme Muhammad Shehada, chercheur invité au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR).
"On est dans un système ultracapitaliste, où des commerçants, des gangs véreux envoient des gamins se faire trouer la peau aux points de distribution ou sur les pillages. C'est devenu un nouveau métier", explique depuis Gaza Jean-Guy Vataux, chef de mission pour Médecin Sans Frontières (MSF).
Ces vivres, précise-t-il, sont ensuite revendus à "ceux qui ont encore les moyens de l'acheter" sur les marchés de Gaza-ville, où le prix du sac de 25 kg de farine peut dépasser les 400 dollars.
Israël a accusé à maintes reprises le Hamas de piller l'aide humanitaire de l'ONU, qui acheminait la plus grande partie de l'aide depuis le début de la guerre déclenchée par l'attaque sans précédent du mouvement islamiste palestinien en octobre 2023.
Ces accusations ont justifié le blocus total imposé à Gaza entre mars et mai, puis la mise en place, fin mai, de la Gaza humanitarian foundation (GHF), un organisme privé soutenu par Israël et les Etats-Unis, qui affirme être devenu depuis le principal fournisseur d'aide, mais avec qui les autres organisations refusent de travailler.
Or, celle-ci ne dispose que de quatre points de distribution pour plus de deux millions d'habitants, qualifiés de "piège mortel" par l'ONU.
"Le Hamas (...) a volé l'aide humanitaire à la population de Gaza à de nombreuses reprises en tirant sur des Palestiniens", a encore déclaré lundi le bureau du Premier ministre Benjamin Netanyahu.
Selon de hauts responsables militaires israéliens cités par le New York Times le 26 juillet, le Hamas a certes pu détourner une partie de l'aide fournie par certaines organisations, mais il n'existe "aucune preuve" qu'il ait régulièrement volé les vivres de l'ONU.
Très affaibli, le Hamas est aujourd'hui surtout composé de "cellules autonomes décentralisées qui se cachent ici et là dans un tunnel ou une maison détruite", estime le chercheur Muhammad Shehada: "Ils (les combattants du Hamas) ne sont plus visibles sur le terrain, car ils sont aussitôt identifiés par les drones israéliens et traqués".
- Trafics de drogue -
Des responsables humanitaires ont affirmé à l'AFP que pendant le cessez-le-feu qui a précédé le blocus de mars, la police de Gaza - qui comprend de nombreux membres du Hamas - participait à sécuriser les convois humanitaires, mais que le vide de pouvoir actuel favorisait l'insécurité et les pillages.
"Les agences, l'ONU et les organisations humanitaires ont appelé à maintes reprises les autorités israéliennes à faciliter et à protéger les convois d'aide et les sites de stockage dans nos entrepôts", affirme Bushra Khalidi, responsable des politiques d'Oxfam à Gaza. "Ces appels ont été largement ignorés".
L'armée israélienne est même soupçonnée d'avoir équipé des réseaux criminels dans sa lutte contre le Hamas et de les laisser prospérer et piller.
"Le véritable vol d'aide depuis le début de la guerre a été perpétré par des bandes criminelles, sous la surveillance des forces israéliennes, et elles ont été autorisées à opérer à proximité du point de passage de Kerem Shalom", accusait fin mai lors d'un point presse Jonathan Whittall, chef du Bureau des affaires humanitaires de l'ONU (Ocha) dans les territoires palestiniens.
Selon des médias israéliens et palestiniens, un groupe armé appelé Forces populaires et rassemblant des membres d'une tribu bédouine dirigée par Yasser Abou Chabab, opère dans cette région du sud sous contrôle israélien.
L'ECFR décrit M. Abou Chabab comme le chef d'un "gang criminel (...) accusé de piller les camions d'aide" à Gaza. Les autorités israéliennes elles-mêmes avaient reconnu en juin soutenir et armer des clans palestiniens opposés au Hamas, sans nommer directement celui dirigé par Yasser Abou Chabab.
Selon Michael Milshtein, du Centre Moshe Dayan de Tel-Aviv, plusieurs de ses membres sont impliqués dans "toutes sortes d'activités criminelles", notamment du trafic de drogue transitant par le Sinaï égyptien.
D'autres gangs criminels participent aux pillages, attaquent des convois, battent et kidnappent les chauffeurs de camions dans d'autres secteurs de la bande de Gaza, comme à Khan Younès et dans la périphérie de Gaza-ville, affirme également Muhammad Shehada.
Des affirmations corroborées par un acteur humanitaire qui ajoute : "Rien de tout cela ne peut se passer à Gaza sans l'approbation, au moins tacite, de l'armée israélienne".
O.Ortiz--AT