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La populaire Seine-Saint-Denis a-t-elle gagné l'or olympique ?
Cinq cents mètres à peine séparent le Stade de France de la cité des Francs-Moisins à Saint-Denis. Cinq cents mètres mais un monde entre des places à plusieurs centaines d'euros au flamboyant temple des prochains JO et le terne grand ensemble gangrené par la pauvreté.
Habitante des massives barres grises de cette cité minée par le trafic de drogues, réputée parmi les plus difficiles de Seine-Saint-Denis, Samia Achoui ne verra rien des Jeux olympiques qui se tiendront en face de chez elle du 26 juillet au 11 août.
Les billets ? "Trop chers" pour cette secrétaire qui n'a même pas tenté d'en acheter. La sexagénaire se contentera, dit-elle, "du bruit des applaudissements" provenant du stade, juste de l'autre côté du canal Saint-Denis.
Car malgré leur nom, les Jeux de Paris se tiendront en réalité en grande partie en Seine-Saint-Denis, de l'autre côté du boulevard périphérique qui trace la démarcation - tant physique que symbolique - entre la capitale et sa banlieue prolétaire.
Le département du nord de Paris, qui accueille quatre sites de compétition et plusieurs ouvrages clés comme le village des athlètes, est parmi les plus criminogènes du pays - souvent associé à l'étranger au chaos autour du Stade de France lors de la finale de la Ligue des Champions en 2022.
Lors de la candidature, la promesse était de régénérer ce territoire de 1,6 million d'habitants, dont un tiers vit sous le seuil de pauvreté.
Le même pari avait été fait en 2012 à Stratford, quartier le plus pauvre de Londres, avec un résultat mitigé.
Intégration, logement, emploi, image : comment ces Jeux vont-ils changer (ou pas) la vie des habitants aux premières loges ?
- "Pour les gens" ? -
Des "Jeux pour les gens" et non "hors sol" : c'est l'"obsession" du maire de L'Île-Saint-Denis, Mohamed Gnabaly.
Depuis plusieurs années, sa petite ville de pavillons et mornes immeubles subit les nuisances des chantiers pour recevoir une partie du village des athlètes.
Ces derniers mois, la commune, qui s'étire sur une île au milieu de la Seine, n'a pas été épargnée par les violences. Incendie meurtrier d'un immeuble en août, mairie saccagée pendant les émeutes qui ont embrasé la France en juin...
Au prix d'efforts budgétaires conséquents, la municipalité de 8.600 habitants a réussi à obtenir 7.000 billets pour les Jeux - soit "une place d'une épreuve olympique en Île-de-France à chaque habitant", revendique le maire de gauche.
De quoi renforcer la cohésion.
"J'y travaille depuis trois ans. Mon objectif c'est de dire: +on a souffert mais non seulement ça va transformer notre ville, mais pendant les Jeux vous n'allez pas être en dehors, vous allez être au cœur du réacteur+", explique M. Gnabaly.
Un optimisme que ne partagent pas vraiment les nombreux habitants interrogés par l'AFP dans le département ces derniers mois.
"Les gens sont dans un entre-deux", constate Cécile Gintrac du collectif Vigilance JO, "une partie de Paris va être en fête quand l'autre sera empêchée de travailler car elle ne pourra pas circuler".
Comme ce chauffeur-livreur croisé devant l'unique supérette des Francs-Moisins, cité en rénovation urbaine. Moussa Syla, 45 ans, appréhende les conséquences "des JO à la maison".
Avec le périmètre de sécurité et les restrictions de circulation, "pour circuler, ça va être l'horreur", dit-il.
- Renaissance urbaine -
Difficile aujourd'hui de se déplacer en Seine-Saint-Denis sans croiser des ouvriers qui s'affairent sur des échafaudages ou des grues qui construisent un nouveau quartier.
Terre d'accueil de vagues migratoires successives laissée exsangue par la désindustrialisation enclenchée à la fin des années 1960, le département est engagé dans une phase de revitalisation urbaine au long cours, dans laquelle s'inscrivent les JO.
Une mue dont le point de départ symbolique remonte à la décision d'implanter à Saint-Denis le Stade de France pour la Coupe du monde de football 1998, à l'emplacement de gigantesques et sinistres réservoirs de gaz.
Les prix élevés et la faible disponibilité du foncier à Paris, ajoutés à l'extension du réseau de transports en commun en banlieue, rendent désormais la Seine-Saint-Denis attractive.
Les friches laissées par le reflux des usines historiques permettent la réalisation de grands chantiers et l'accueil de compagnies du tertiaire, comme Tesla qui va déménager son siège français à Saint-Ouen.
"Il fallait trouver un second souffle pour que l'emploi reste en Seine-Saint-Denis", explique Isabelle Vallentin, directrice générale adjointe de la Solideo, Société publique chargée de la livraison des ouvrages olympiques.
"Il y a aussi un parc de logements extrêmement vétuste donc il fallait développer des lieux d'habitation avec tous les conforts nécessaires", poursuit cette ancienne responsable d’un des principaux aménageurs du département.
Au total, la construction des ouvrages olympiques a coûté 4,5 milliards d'euros (publiques et privés).
Preuve de la place accordée à la Seine-Saint-Denis, environ 80% de l'enveloppe publique d'1,7 milliard d'euros lui a été consacrée. Sans doute la même proportion pour le privé, compte tenu de la concentration des ouvrages pérennes dans le département.
Avec pour ligne rouge d'éviter "l'effet éléphant blanc", ces constructions pharaoniques transformées en boulet financier faute d'utilité une fois la compétition achevée.
- Héritage matériel -
En six ans seulement, sur une ancienne zone industrielle en bord de Seine, est ainsi sorti de terre un quartier flambant neuf de 52 hectares, à cheval sur les communes de Saint-Denis, Saint-Ouen et L'Île-Saint-Denis.
Dans ses hauts immeubles hétéroclites en bois ou béton, le village des athlètes accueillera l'été prochain 14.250 sportifs et accompagnants ainsi que 6.000 para-athlètes. Le site se veut une vitrine de la construction et de la consommation bas carbone.
Une fois achevés, le plus vaste chantier des JO se transformera en quartier d'habitation et de bureaux.
À l'"inverse" des précédents Jeux, la Solideo a demandé aux opérateurs "qu'ils aient un projet qui réponde d'abord (aux besoins locaux) de logements", dit Isabelle Vallentin.
Cette seconde vie débutera à l'été 2025. Avec à terme 6.000 nouveaux habitants sur 2.800 logements, deux groupes scolaires, des bureaux pour 6.000 salariés, des commerces...
Sur les centaines d'appartements qui accueilleront les athlètes, près d'un tiers sont destinés à l'achat - avec pour l'instant des ventes poussives, compte tenu des prix élevés pour ce territoire dans un contexte d’affaissement de l’immobilier.
Le reste sera réparti entre logements sociaux - 25 à 40% selon les communes - et locations.
A Stratford, 12 ans après les Jeux, les promesses de logements à prix "abordable" pour les riverains n'ont toujours pas été tenues, tandis que le quartier s'est gentrifié faisant flamber les loyers...
Face au Stade de France, un centre aquatique en bois a vu le jour. Sous son ample canopée ondulant telle une vague se tiendront les épreuves de plongeon, water-polo et natation artistique.
Son ouverture au grand public amplifiera la disponibilité d'équipements aquatiques dans un département qui en manque cruellement.
- Impacts très locaux -
Sur une carte de la Seine-Saint-Denis, les chantiers olympiques apparaissent comme des confettis dont l'impact sera avant tout local.
Dans la petite ville de Dugny, pauvrement desservie en transports en commun, la construction de ces infrastructures pérennes va révolutionner la composition sociale de l'îlot urbain.
Cette commune populaire de 11.300 âmes, coincée entre un aéroport et un parc, a vu pousser un nouveau quartier destiné à servir de "cluster des médias".
Avec 1.400 logements construits à terme, la population de Dugny va bondir de près d'un tiers.
La typologie des appartements prévus, avec environ un tiers réservé à l'accession à la propriété, devrait diversifier la population de cette ville aux 77% de logements sociaux, plus fort taux de France.
Notables mais moins remarqués, plusieurs ponts et passerelles piétons construits pour les JO permettent de recréer des continuités urbaines dans un territoire balafré par les grands axes routiers et ferroviaires.
Aux Francs-Moisins, les Jeux ont été l'opportunité de concevoir une nouvelle passerelle pour piétons et cyclistes au-dessus du canal Saint-Denis, reliant la cité au quartier du Stade de France, en remplacement d'un ancien pont routier tournant souvent en panne et d'une passerelle aux escaliers difficiles d'accès.
"C'est vraiment une bonne chose parce qu'aujourd'hui c'est une galère pour traverser : tu plies la poussette, tu prends ton bébé de l'autre bras... Vraiment ça sera parfait, c'est un plus pour le quartier", se félicite Karene, résidente de la cité et mère de trois enfants.
Le projet était dans les tuyaux depuis plusieurs années mais la tenue des JO a précipité le calendrier du chantier de 10,5 millions d'euros, payé aux deux tiers par l'argent olympique.
Les Jeux constituent "un point de bascule. Cela accélère un moment de la transformation du territoire", estime auprès de l'AFP le président socialiste du conseil départemental Stéphane Troussel.
"On a condensé dans un temps record et avec un aspect quantitatif d'ampleur des livraisons d'équipements, de logements, de voiries, de passerelles, d'équipements publics."
- "Les Jeux recrutent" -
C'est l'autre grande promesse: les JO bénéficieront au tissu économique de la Seine-Saint-Denis.
À 10,4%, le taux de chômage dans le département le plus jeune de France y est supérieur de trois points à la moyenne nationale.
Sur les deux millions d'heures destinées à l'insertion des personnes éloignées de l'emploi sur les chantiers de la Solideo, quelque 57% ont bénéficié aux habitants de Seine-Saint-Denis.
"Les Jeux recrutent, décroche un job !" promet le prospectus d'un forum pour l'emploi organisé en décembre à Villepinte.
Dans une salle polyvalente, une quarantaine d'entreprises, allant de la sécurité privée à une célèbre enseigne de pâtisseries en passant par les métiers du nettoyage, ont planté leur stand.
Fouad Yousfi y cherche un emploi comme chauffeur ou dans l'administratif. "J'ai fait quasi tous les forums et c'est le même scénario: pas forcément des entreprises pour lesquelles on aimerait travailler, très souvent mal payé", dit-il.
Parti de Gagny dans un bus spécialement affrété, Stéphane Laurent, 47 ans, a lui décroché une formation dans un autre forum à Saint-Denis. Cet ancien agent d'escale s'est reconverti en agent de sécurité.
"Ce qui m'a motivé, dit-il, c'est la possibilité de trouver un travail rapidement" dans un secteur où les besoins sont immenses pour les Jeux.
- Emplois éphémères -
Si les Jeux vont mobiliser au total 180.000 emplois, selon la dernière estimation du Centre de droit et d'économie du sport, il s'agira avant tout de contrats de courte durée liés à un surcroît d'activité éphémère.
A l'image des 6.000 embauches de Sodexo qui assure la restauration du village des athlètes. Ou des agents de sécurité: après les JO, "on n'a pas de garantie", confie Stéphane Laurent.
"Il faut être sincère, il y a sans doute un décalage entre le degré des attentes, le niveau de chômage étant ce qu'il est, le degré de précarité étant ce qu'il est et ce que peuvent apporter les Jeux en eux-mêmes", reconnait l'ex-dirigeant du syndicat CGT Bernard Thibault qui représente les signataires de la charte sociale des JO au comité d'organisation.
Selon les chiffres du conseil départemental communiqués à l'AFP, 550 entreprises du département ont obtenu des marchés représentant 330 millions d'euros dans ce cadre.
De jeunes entreprises ont reçu un coup de pouce pour répondre à de gros appels d'offres, comme l'attribution du marché de la blanchisserie du village des athlètes à un groupement comptant des entreprises du département.
"Nous, on est les gagnants de cette affaire", dit Mehdi Ourezifi responsable de Services Persos.
"Mais il y a une déception généralisée, à la fois des entreprises locales et des structures d’insertion" face à "l'aubaine" que représentait les JO.
- "Visibilité" -
Au-delà du legs matériel et économique, et si le principal héritage des Jeux résidait dans l'image qu'il renverra de la Seine-Saint-Denis ?
Avec un déploiement massif de forces de l'ordre pendant la compétition, le département prie pour ne pas subir les retombées négatives de nouvelles violences.
Comme l'attaque au tir de mortier d'un commissariat en mars après la mort d'un jeune lors d'une course-poursuite avec la police. Ou quand le chef de la délégation olympique mongole a été détroussé en octobre.
La police a accru les patrouilles dans les rues et multiplié les opérations contre les délinquants, trafiquants de drogues, vendeurs à la sauvette ou de contrefaçons.
En ouvrant ses bras aux visiteurs du monde entier à l'été, le département espère que les Jeux contribueront à écrire une nouvelle page de son histoire.
O.Brown--AT