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Bertha Aguilar, l'avocate bolivienne au service des femmes indigènes aymaras
Sur les rives du lac Titicaca, Bertha Aguilar récolte des pommes de terre lorsqu'elle reçoit un appel. Au bout du fil, une femme lui raconte en langue aymara avoir été battue par ses beaux-frères.
Bertha Aguilar est l'une des rares avocates aymara à représenter les femmes autochtones dans les affaires de violence sexiste en Bolivie, alors que la grande majorité d'entre elles ne parlent pas espagnol.
Bien qu'il existe plus d'une trentaine de langues indigènes reconnues dans le pays andin, seul l'espagnol est parlé dans les tribunaux, où les interprètes ne sont pas obligatoires.
Sur les plus de 12 millions de Boliviens, 41% se déclarent indigènes ou descendants de peuples indigènes. Les Aymaras représentent 9,6% de la population. Leur langue est la troisième la plus parlée en Bolivie, après l'espagnol et le quechua.
"C'est différent quand on leur explique (les choses) en aymara", assure l'avocate avant de ranger son téléphone portable. "Elles te racontent mieux ce qui leur est arrivé", ajoute-t-elle avant de retourner à sa récolte vêtue de la traditionnelle "pollera" aymara, une ample jupe colorée en laine, dont elle ne se défait pas même lorsqu'elle plaide.
Selon Lucia Vargas, du collectif d'ONG féministes Coordinadora de la Mujer, la discrimination fondée sur la langue et la tenue vestimentaire rend l'accès à la justice difficile pour les femmes aymara.
"Nous aimerions savoir combien de juges et de procureurs parlent une langue indigène. Si les Aymaras ne comprennent pas l'espagnol, il leur est plus difficile de comprendre la complexité d'une procédure judiciaire qui est également rédigée en espagnol", explique-t-elle.
- Aymaras et machisme -
Lorsqu'elle ne plaide pas, Bertha Aguilar s'occupe de son lopin de terre à Chachapoya, un petit village situé à 170 km de la capitale La Paz d'où elle a émigré à l'âge de 16 ans.
À l'époque, elle ne parlait que l'aymara. Elle a survécu en faisant des ménages avant d'entrer à l'université publique d'El Alto, une ville proche de la capitale, où elle a obtenu son diplôme de droit en 2012.
Selon une étude de l'université catholique, seuls 10% des quelque 800.000 femmes qui s'identifient comme Aymaras en Bolivie ont accès à l'enseignement supérieur.
Les femmes qui contactent Bertha Aguilar sont la plupart du temps victimes de violences perpétrées par des hommes.
"J'ai vu toutes sortes d'ecchymoses, de coups de poing dans les yeux, en d'autres termes toutes sortes de mauvais traitements", assure cette mère de deux enfants de 57 ans.
Bien qu'il n'existe pas de statistique sur le nombre de femmes indigènes victimes de violence sexiste dans le pays, "le monde aymara n'est pas à part, c'est un monde qui fait partie d'une réalité nationale où il y a un fort machisme depuis des temps immémoriaux", explique l'historien Sayuri Loza.
En 2023, la Bolivie a enregistré 51.000 plaintes pour agressions physiques, sexuelles, psychologiques et économiques, entre autres contre des femmes. Parmi ces cas, 81 féminicides, selon les données du bureau du procureur.
- De victime à avocate -
Bertha Aguilar a elle-même souffert de violence domestique et de discrimination en raison de ses origines.
La famille de son mari comprenait des universitaires et elle se souvient que ses beaux-frères lui ont dit: "Si mon frère te quitte, c'est parce que tu es une +pollera+".
Elle s'est séparée de lui en 2005, mais a mis du temps à trouver un avocat pour s'occuper de son divorce. "Je ne me faisais pas bien comprendre (...) je n'expliquais pas bien les choses et ils ont défendu l'homme", raconte-t-elle, disant s'être ensuite décidée à défendre les femmes aymara.
L'avocate aymara reçoit dans son cabinet, une petite pièce aux murs turquoise installée face au tribunal d'El Alto.
"Si je ne suis pas là, appelez", peut-on lire sur la porte d'entrée à côté de son numéro de téléphone. Bertha Aguilar s'occupe actuellement de 40 affaires de femmes dans des procédures de divorce mais aussi de litiges de propriété.
"Nayax aka divorciox doctorat mistuñap munta" (Je veux que ce divorce soit prononcé), lui demande Silveria Palle, 57 ans, battue pendant des années par son mari, lors d'une visite dans son cabinet.
L'avocate transmet souvent le même message d'espoir à ses clients: "Si j'ai réussi à me sortir de la violence, pourquoi ne pourriez-vous pas, vous aussi, vous en sortir?"
N.Mitchell--AT