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Taïwan: Kinmen, sur la ligne de front, se prépare à voter
Des plages hérissées de pointes anti-débarquement, des postes de contrôle militaire servant de rond-points, des bunkers devenus cafés à touristes: à Kinmen, archipel taïwanais voisin de la Chine communiste, les vestiges de la guerre civile restent visibles.
Située à quelques minutes de ferry de la ville chinoise de Xiamen, Kinmen a été le théâtre de féroces combats entre forces nationalistes et communistes en 1949, et la cible régulière de bombardements jusqu'en 1979.
Samedi, comme l'ensemble du territoire, ses habitants voteront pour leur prochain président, une élection suivie de près par Pékin et Washington. Taïwan est un de leurs principaux sujets de friction.
"Heureusement, le Kuomintang a tenu Kinmen", raconte à l'AFP Lin Ma-teng, un ancien combattant de 79 ans, en se référant au parti nationaliste longtemps au pouvoir à Taïwan.
M. Lin habite Lieyu, l'île de Kinmen la plus proche de la Chine continentale, distante de moins de cinq kilomètres.
Il a pu constater la montée des tensions avec Pékin ces huit dernières années, depuis l'élection de Tsai Ing-wen, du Parti démocrate progressiste (DPP), qui clame que Taïwan est "déjà indépendante".
En réponse, la Chine a envoyé un nombre sans précédent d'avions de chasse et de navires de guerre autour de Taïwan, lançant à deux reprises des manoeuvres militaires d'ampleur avec tirs de missiles et simulation d'un blocus de l'île de 23 millions d'habitants.
Pékin considère Taïwan comme l'une de ses provinces devant être rattachée au reste du pays, par la force si nécessaire.
- "Tensions élevées" -
De quoi alimenter les craintes d'un conflit, même si ce dernier reste "peu probable à court terme", explique Amanda Hsiao, du centre de réflexion International Crisis Group.
L'élection présidentielle taïwanaise survient "à un moment où les tensions entre les deux rives du détroit sont élevées et où il est plus difficile de préserver la paix", reconnaît-elle.
"La capacité à maîtriser ces tensions lors des quatre prochaines années dépendra de la manière dont le prochain président abordera la réforme de la défense et gérera les relations avec Pékin et Washington".
Favori de la présidentielle, l'actuel vice-président Lai Ching-te (DPP) a qualifié l'élection de choix "entre la démocratie et l'autocratie". Son principal adversaire Hou Yu-ih, du Kuomintang (KMT), a averti que le DPP rapprocherait Taïwan "de la guerre".
Car ironiquement, le KMT, opposant historique du Parti communiste chinois, prône aujourd'hui le rapprochement avec Pékin, notamment pour raisons économiques.
Les bombardements chinois sur Kinmen n'ont cessé qu'en 1979, quand les Etats-Unis ont établi des liens diplomatiques avec Pékin. Ce qui n'a pas empêché Washington de devenir le principal allié et fournisseur d'armes de Taipei.
En novembre, le président chinois Xi Jinping a exhorté son homologue américain à "cesser d'armer Taïwan", puisque la réunification est selon lui "inévitable". Joe Biden lui a demandé de "respecter le processus électoral" sur l'île.
A Kinmen, les liens profonds avec la Chine, ainsi que la proximité géographique, incitent la majorité des habitants à soutenir le KMT.
A l'échelle du pays, le DPP a généralement les faveurs des plus jeunes, qui ne se reconnaissent pas comme Chinois.
"C'est sûr que je ne vais pas soutenir le KMT", confie Angela Huang, 27 ans, venue à Kinmen depuis la ville de Tainan, située sur la côte sud-ouest de l'île de Taïwan.
"Les gens soutiennent plus le KMT ici à cause de tous les anciens soldats qui vivent là, alors que dans le reste de Taïwan, il n'y en pas tant que ça", dit-elle à l'AFP en passant devant de vieilles peintures de propagande dans la rue Yangzhai, sur l'île principale de l'archipel.
Angela n'a pas décidé si samedi elle votera DPP ou pour le Parti populaire de Taïwan (TPP), un petit parti d'opposition, mais elle affirme être sûre de participer au scrutin.
- "Démocratie florissante" -
Taïwan "reste la seule démocratie dans le monde de langue chinoise", souligne Wei-ting Yen, politologue à l'université américaine Franklin and Marshall College.
"L'élection à Taïwan a des implications pour l'avenir de la démocratie", assure-t-elle: "à une époque marquée par le recul de la démocratie (...), l'élection à Taïwan est cruciale car elle est l'exemple d'une démocratie florissante en Asie".
Pour les touristes visitant Kinmen, les vestiges de guerre sont une attraction populaire, avec des employés en uniformes jouant la reconstitution d'un tir de canon sur la Chine, des tanks abandonnés et des slogans anti-communistes sur certains murs.
"Notre existence, c'est l'espoir du peuple chinois", lit-on sur l'un d'entre eux.
De l'autre côté du rivage, dans la ville chinoise de Xiamen, un panneau lumineux est visible à la tombée de la nuit et clame "Un pays, deux systèmes, cela unifie la Chine".
A Kinmen, l'ancien combattant M. Lin plaide pour le maintien du statu quo: ni indépendance, ni rattachement à la Chine.
"Après tout, nous sommes deux systèmes politiques différents. Même si la Chine est devenue riche... on ne l'admire pas", dit-il. "On voudrait que les choses restent telles qu'elles sont".
A.Moore--AT