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Au Bangladesh, un culte croissant du "Père de la Nation"
Près de cinquante ans après l'assassinat de son père, la Première ministre du Bangladesh Sheikh Hasina pleure toujours la perte du fondateur du pays et s'assure que toute la nation continue de célébrer sa mémoire.
Longtemps écarté de l'histoire officielle, Sheikh Mujibur Rahman, aussi appelé "Mujib", fait désormais l'objet d'un culte de la personnalité dans ce pays d'Asie du Sud, en tant que "Père de la Nation".
Pour les critiques, ce culte permet aussi à Sheikh Hasina, 76 ans, de renforcer son parti au pouvoir, la Ligue Awami, qui devrait remporter les élections législatives de dimanche boycottées par l'opposition.
Son gouvernement a également imposé des sanctions sévères pour toute atteinte à sa mémoire.
"Elle a de facto appliqué dans le pays une loi laïque contre le blasphème à l'encontre de son père, le genre de loi que l'on voit dans les Etats à parti unique", dit à l'AFP un éminent militant local des droits de l'homme, sous couvert de l'anonymat.
Depuis que sa fille est revenue au pouvoir en 2009 dans ce pays de 170 millions d'habitants, le visage de Mujib apparaît sur chaque billet de banque, des centaines de peintures murales et la plupart des bâtiments publics.
La maison d'enfance de Sheikh Hasina, aujourd'hui transformée en musée dans un quartier huppé de Dacca, est au coeur de cette commémoration nationale.
C'est là que son père, son oncle et ses trois frères ont été abattus par des officiers mécontents le 15 août 1975, à l'aube.
Les murs criblés de balles portent encore les traces de cette attaque, dans des pièces où sont conservés les livres, la pipe et d'autres objets quotidiens de Mujib. Des centaines de personnes viennent quotidiennement lui rendre hommage.
"J'ai pu voir comment lui-même et sa famille ont été brutalement assassinés", raconte à l'AFP Abdur Rahim ibne Iftekhar, un étudiant âgé de 21 ans, à l'intérieur du musée. "C'était déchirant".
- "Trahison des espoirs" -
Pendant la période agitée de la lutte pour l'indépendance du Bangladesh, face au Pakistan qui gouvernait ce territoire depuis la fin de la colonisation britannique en 1947, Mujib a été un personnage clé.
Il a été emprisonné par le régime militaire pakistanais au début d'une terrible guerre en 1971 qui a libéré le pays et fait quelque trois millions de morts, la plupart des civils.
Mujib a été le premier dirigeant après l'indépendance, suivie d'années difficiles marquées par une grave crise économique à cause de la guerre, avec une famine qui a tué des centaines de milliers de personnes.
Vers la fin de sa vie, il a aboli la démocratie multipartite et imposé des restrictions drastiques aux médias.
Sheikh Hasina continue à faire référence à son assassinat lors du coup d'État militaire de 1975 dans presque tous ses discours, sa voix souvent tremblante d'émotion.
C'était "une trahison des espoirs et des aspirations du peuple", a-t-elle écrit.
- "Pas de remise en question" -
En 2018, son gouvernement a utilisé une nouvelle loi sur la cybersécurité pour arrêter de nombreuses personnes accusées de diffamer la mémoire de Mujib.
Un maire a été arrêté en 2021 pour avoir refusé une peinture murale en son honneur, pour des raisons religieuses.
Les partis d'opposition affirment que le culte de Mujib et les lois protégeant sa mémoire reflètent une érosion plus large des libertés sous Sheikh Hasina et son emprise grandissante sur les institutions démocratiques.
"On voit une nette tendance vers un Etat autoritaire à parti unique", a déclaré à l'AFP un haut responsable de l'opposition, qui a également requis l'anonymat.
Pour certains analystes,les motivations de la Première ministre sont plus personnelles.
L'apport de Mujib à l'indépendance du pays a été minimisé par le gouvernement militaire et ses assassins, parmi lesquels certains ont obtenu des postes diplomatiques convoités, ont été protégés des poursuites judiciaires, une loi ensuite abrogée par le gouvernement de Sheikh Hasina. Cinq hommes ont été pendus après son retour au pouvoir.
L'objectif est que cette situation ne se répète jamais et de "garantir que le rôle et la contribution de Sheikh Mujib dans l'histoire ne puissent pas être remis en question", explique à l'AFP Ali Riaz, professeur à l'Université d'État de l'Illinois.
P.Smith--AT