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Dans leur "paradis" irakien, les archéologues européens reprennent brosses et truelles
"Venez voir !" Les archéologues français jubilent. Ils viennent de mettre au jour une inscription cunéiforme vieille de 4.000 ans dans le désert irakien qui, en raison des conflits qui ont déchiré l'Irak, n'a pas vu d'archéologues étrangers pendant plusieurs décennies.
"Quand on retrouve des inscriptions comme ça, in situ, c'est émouvant", s'enthousiasme Dominique Charpin, titulaire de la chaire de Civilisation mésopotamienne au Collège de France, lui aussi du voyage pour cette campagne de fouilles réalisée fin 2021 à Larsa, dans le sud de l'Irak.
L'inscription en langue sumérienne a été gravée sur une brique cuite au 19e siècle avant Jésus-Christ. "Au dieu Shamash, son roi Sîn-iddinam, roi de Larsa, roi de Sumer et d'Akkad", traduit Dominique Charpin avec une facilité déconcertante.
Derrière lui s'activent une dizaine d'archéologues français, européens et irakiens dans un carré de fouilles délimité par des cordelettes.
Certains brossent des briques, d'autres retirent de la terre, tous déblaient ce qui ressemble à la pile d'un pont qui enjambait le canal urbain de Larsa, capitale de la Mésopotamie juste avant Babylone, au début du deuxième millénaire avant notre ère.
"Larsa est l'un des plus grands sites d'Irak, il fait plus de 200 hectares", commente Régis Vallet, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), qui dirige la mission franco-irakienne, forte d'une vingtaine de personnes.
La campagne aura permis des "découvertes majeures", dont celle de la résidence d'un chef de gouvernement de l'époque, identifiée grâce à une soixantaine de tablettes cunéiformes ensuite transférées au musée national à Bagdad.
- "Longue interruption" -
Larsa est un formidable terrain de jeu, un "paradis", avance Régis Vallet, au même titre que tout l'Irak, ancienne Mésopotamie qui a vu se succéder l'empire d'Akkad, les Babyloniens, Alexandre le Grand, les chrétiens, les Perses et l'Islam.
Mais c'est l'histoire immédiate de l'Irak et son lot de conflits qui ont tenu éloignés les chercheurs du temps long venus de l'étranger.
Il y a d'abord eu la Première guerre du Golfe en 1990-1991, puis l'embargo, auquel a succédé l'invasion emmenée par les Etats-Unis en 2003, le conflit interreligieux des années 2006-2009, et enfin l'offensive des jihadistes du groupe Etat islamique (EI) qui ont occupé jusqu'à un tiers du territoire irakien en 2014.
Depuis que l'Etat irakien a revendiqué sa "victoire" sur l'EI en 2017, le pays "s'est largement stabilisé et il est redevenu possible" d'aller en Irak, explique Régis Vallet. "Les Français sont revenus en 2019 et les Anglais un peu avant. Les Italiens sont revenus dès 2011", dit-il.
Fin 2021, on comptait, selon lui, dix missions archéologiques étrangères dans le gouvernorat de Dhi Qar, où se trouve Larsa.
Directeur du Conseil irakien des Antiquités et du Patrimoine, Laith Majid Hussein est plus qu'enthousiaste à l'idée d'accueillir des confrères étrangers.
"Cela nous est bénéfique sur le plan scientifique et c'est une opportunité pour la formation de notre personnel après cette longue interruption", assure-t-il lors d'une interview avec l'AFP à Bagdad.
- "Berceau des civilisations" -
Près de Najaf, ville sainte chiite dans le centre de l'Irak, Ibrahim Salman de l'Institut allemand d'Archéologie est, lui aussi, tout à sa joie d'avoir retrouvé le terrain pour une campagne de prospection sur le site de l'ancienne ville d'Al-Hira. Car de 2003 à 2013, les archéologues allemands n'ont, eux non plus, pas pu accéder aux sites de fouilles irakiens.
Munie d'un appareil de mesure géomagnétique, l'équipe d'Ibrahim Salman sonde les entrailles des tells où se trouvait Al-Hira, ville longtemps chrétienne qui a connu son apogée à l'époque des Lakhmides, aux 5e et 6e siècles.
"Nous nous trouvons sur un tell que nous allons fouiller. Certains indices nous laissent penser qu'une église pourrait s'y être trouvée", explique le scientifique.
Ces "indices" consistent en des traces laissées sur le sol par l'humidité retenue par les structures enfouies sous terre et qui remonte progressivement à la surface. La terre humidifiée sur une bande de plusieurs mètres de long permet de conclure que sous les pieds de l'archéologue se trouvent sans doute les cloisons de l'ancienne église.
Et si le site d'Al-Hira est largement plus récent que d'autres sites archéologiques, leur diversité montre bien, selon Ibrahim Salmane, que "l'Irak, ou la Mésopotamie, est le berceau des civilisations. C'est aussi simple que cela".
R.Chavez--AT