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"Compter sur les survivants": un chercheur raconte comment le chêne s'adapte au climat
"Migrer" et "compter sur les survivants": comme les hommes, les chênes ont appris depuis des milliers d'années à s'adapter aux changements du climat, explique à l'AFP le généticien Antoine Kremer, spécialiste de la biologie évolutive des arbres.
La rudesse du choc climatique actuel ne sera pas encaissée sans sacrifices, mais un des atouts de ces arbres, emblématiques des forêts tempérées d'Europe, réside dans leur diversité génétique, selon le chercheur émérite à l'Institut national de recherche Inrae, qui a retracé l'histoire des chênaies européennes depuis les dernières glaciations.
QUESTION: Quelles sont les stratégies du chêne face au changement climatique ?
REPONSE: Les chênes tels qu'on les connaît aujourd'hui en Europe sont en place depuis une quinzaine de millions d'années. Ils ont connu une succession de cycles glaciaires et interglaciaires, auxquels ils ont survécu en actionnant différents mécanismes.
Il y a la migration (par l'intermédiaire des glands, transportés par les animaux, les rivières, le vent, voire les humains, etc. ndlr), qui a été très efficace pour recoloniser un espace qui était libéré des glaces, quand le climat s'améliorait. Il y a eu l'adaptation locale grâce à la diversité génétique, mais il y a aussi surtout les échanges génétiques entre espèces de chênes (sessile, pédonculé, pubescent...).
Quand il y a une crise, une espèce va récupérer les gènes d'une autre qui est mieux adaptée au milieu. C'est ce qui s'est passé pour l'Homo sapiens, dont le génome est constitué de 2 à 5% de celui de Néandertal, ce qui lui a permis de s'adapter au froid.
Vous avez pratiquement 10 fois plus de variations génétiques entre deux chênes tirés au hasard dans une forêt qu'entre deux personnes humaines. Cette diversité, c'est le moteur de l'évolution.
Q: Le chêne pourra donc s'adapter ?
R: Pas pour la migration. On a comparé la vitesse de migration naturelle, qu'on a reconstituée à partir des pollens fossiles, avec la vitesse de déplacement du climat. Le climat se déplace beaucoup plus vite que le chêne.
Entre la fin de l'âge glaciaire, il y a environ 15.000 ans, et la fin du XXe siècle, la température a augmenté d'environ 6°C. Six degrés en 15.000 ans, par rapport à un réchauffement annoncé à 2,8°C en 2100 [en moins de 300 ans]: l'intensité du choc est beaucoup plus forte mais les mécanismes par lesquels les arbres vont répondre vont rester les mêmes et donc la diversité et les brassages génétiques vont jouer.
A la fin de la dernière glaciation, le chêne n'existait plus en Europe que dans quatre zones -- le sud de la péninsule Ibérique, le sud de l'Italie, le sud des Balkans et la Turquie -- à partir desquelles il a migré vers le nord.
On estime la vitesse de migration du chêne sessile postglaciaire à environ 40 à 50 km par siècle, mais de seulement 3 km pour le chêne vert, 10 à 100 fois moins vite que ce qu'il faudrait pour suivre le déplacement du climat.
Q: S'il ne peut migrer, comment le chêne va-t-il résister?
R: Il va rester où il est. Des arbres vont mourir mais l'espèce peut s'adapter. Quand le climat s'est réchauffé il y a 15.000 ans, le chêne a migré vers le nord mais il est aussi resté au sud.
La vitesse de l'adaptation se cale sur la vitesse de l'évolution climatique. C'est darwinien: plus la sélection est forte, plus la réponse derrière va être forte, s'il y a de la diversité.
Ce sont les survivants qui vont être finalement l'agent principal de l'évolution. Il faut compter sur les survivants.
Q: La forêt va donc changer de visage...
R: La forêt va changer, mais comme elle a toujours changé. N'importe quelle forêt a connu au cours de son histoire certains événements extrêmes (comme les glaciations, ndlr). Elle est finalement habituée à vivre dans un état de déséquilibre, alors que la perception qu'en ont les hommes, à leur échelle de temps, c'est celle d'un état d'équilibre.
Le risque, pour moi, est plus lié à l'occurrence d'événements extrêmes (plus brefs et intenses, tels que des) feux, tempêtes, épidémies... Là vous pouvez avoir des extinctions plus répandues.
A plus long terme, la forêt sera reconstituée, avec d'autres espèces, mais en tant que telle, elle ne va pas disparaître.
R.Chavez--AT