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Dans le massif montagneux du Bugey, gérer la forêt face à "l'incendie climatique"
Au coeur d'une futaie du Haut-Bugey, devant deux rangées de bois dépéris fraîchement coupés, un forestier a collecté des petits insectes dans un récipient en plastique: des scolytes, ces tueurs d'arbres proliférant avec le réchauffement climatique qui oblige à repenser toute la gestion de la forêt.
"Les scolytes, ça a toujours existé", explique Nicolas Micoud, responsable de l'unité territoriale du Bugey à l'Office national des forêts (ONF), en ouvrant la boîte où grouillent ces sortes de scarabées d'environ 5 mm qui colonisent l'écorce et creusent des galeries dans les troncs. Mais selon lui, tout a changé avec "l'incendie climatique".
"Avec les nouvelles conditions de chaleur, qui leur sont favorables, il y a trois ou quatre pontes par an, et l'arbre finit par ne plus s'alimenter en sève", constate ce fonctionnaire de terrain.
"Chaque matin, on remarque un nouvel arbre qui rougit", observe-t-il encore, un brin dépité. Comme ce sapin pectiné, à l'aspect rabougri, qu'il montre du doigt, dans un concert de tronçonneuses. Le même sort que les 50 m3 de troncs entreposés le long d'un chemin de la forêt communale de Cormaranche-en-Bugey (Ain) l'attend: une coupe. Les bois le mieux conservés serviront à la charpente, les secs à l'emballage.
Le Bugey, poumon vert, "est probablement le massif le plus touché par le réchauffement climatique en Auvergne-Rhône-Alpes. Les choses se sont accélérées depuis 2017 et on considère que 40% des espèces qu'on gère sont en inconfort climatique", c'est-à-dire promis à un abattage plus précoce, résume Nicolas Karr, directeur régional de l'ONF. Au point qu'environ 80% des récoltes sont aujourd'hui composées de bois dépérissant, contre 10% seulement en 2017!
Un simple survol par drone de la forêt communale de Cormaranche-en-Bugey, à 1000 m d'altitude, suffit pour mesurer l'ampleur des dégâts: des tâches brunes aisément repérables trahissent les dégradations en cours, principalement d'épicéas. Leur position localisée par GPS, ne reste plus qu'à envoyer une équipe pour tronçonner.
Parfois, c'est toute une surface qui fait l'objet d'une "coupe sanitaire".
Comme dans ce coin de la forêt de Cormaranche où 4 hectares d'hêtraie-sapinière en dépérissement ont été rasés depuis 2019.
On vient d'y replanter du mélèze et du douglas. De petites touffes de 20 cm encore, protégés de l'appétit du chevreuil par des manchons en plastique.
- "Encaisser la chaleur" -
Cette trouée aux airs de friche "peut paraître choquante aux yeux des visiteurs, des touristes, des habitants", reconnait M. Karr.
Mais les nouvelles espèces, retenues pour leur capacités présumées à mieux encaisser chaleur et sécheresse, composeront, espère-t-il, une forêt plus adaptée.
A ses côtés, le maire délégué de Cormaranche, Jacques Drhouin, grince un peu: "nous enregistrons une baisse des recettes de coupe dans notre budget communal", provenant des ventes faites par l'ONF, "car le bois sec vaut bien moins cher que le bois vert". Le manque à gagner s'établit "entre 200 et 250.000 euros" par an.
L'Etat a certes débloqué des aides pour la forêt via plusieurs dispositifs récents - 23.000 euros sur les 44.000 de ces nouvelles plantations - mais la commune a dû aussi compenser. "La forêt, c'est notre ADN", souligne l'élu. Scieries, écoles, centres de formation, c'est tout un écosystème qui dépend ici de l'avenir de la filière bois-forêt.
"La plantation n'est toutefois pas la seule solution, il y a d'autres options, plus diffuses, moins spectaculaires", expliquent les responsables de l'ONF.
L'oeil rivé sur les différents scenarii du climat futur, avec leur lot d'incertitudes, ils soutiennent ainsi les essences les plus résilientes par des opérations dites de "dégagement de régénération naturelle".
Dans un autre coin de forêt tout escarpé, on a par exemple fait de la place à un tilleul que les noisetiers et les alisiers blancs empêchaient de grandir à sa guise et de prendre la lumière nécessaire.
"Il y a 15-20 ans, on aurait coupé le tilleul pour le sapin, qui aujourd'hui tourne de l'oeil. On va miser sur le tilleul, plus adapté aux climats méridionaux", conclut M. Karr.
K.Hill--AT