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San Juan, une province argentine à sec, entre glaciers en souffrance, cultures, et mines à venir
Le bleu tenace du ciel de San Juan se reflète moins qu'avant dans ses fleuves, au lit rétréci: la province argentine adossée aux Andes souffre d'un manque d'eau aigu lié au réchauffement climatique, et du recul des glaciers sur fond de boom minier.
Il est un vieux dicton à San Juan: "Ici dans certaines rivières, les poissons soulèvent de la poussière quand ils nagent !" Façon de souligner que la province a toujours été l'une des plus arides du pays, là où les Andes retiennent l'humidité venue du Pacifique. Il ne tombe que 100 millimètres de pluie par an en moyenne.
Mais là, "la situation est compliquée", s'inquiète Nicolas Yanzon, exploitant de raisin, luzerne et semences d'oignon à Sarmiento, une oasis agricole - grâce à l'irrigation - à 650 mètres d'altitude, dans cette zone de steppe andine pré-désertique.
Délégué des agriculteurs auprès de l'organisme local de l'eau, il assure à l'AFP que les producteurs locaux ne peuvent exploiter que "30 à 40% de leurs terres", faute d'eau. "Et il est probable que la crise s'accentue".
- "Pas le temps de fondre" -
L'irrigation provient presque exclusivement des fleuves San Juan et Jachal, alimentés par les neiges de la cordillère, et les quelque 4.000 glaciers que compte la province. Mais le réchauffement climatique les a fortement impactés, et les débits atteignent des plus bas historiques.
En 2000, le Groupe d'experts sur le climat (GIEC) de l'ONU avait réalisé des projections à 100 ans sur le débit du San Juan selon divers scénarios de hausse des températures mondiales.
En 25 ans, "le pire modèle de prévision de l'an 2000 a été dépassé par la réalité", souligne Silvio Pastore, directeur du Centre d'études de géocryologie, glaciologie, nivologie et changement climatique de l'Université de San Juan. Le débit du San Juan est à peu près à la moitié de ses moyennes du XXe siècle.
La faute, explique-t-il, à la diminution des chutes de neige dans la cordillère, et un processus de "sublimation" de la neige: en raison des hautes températures, elle "se dissipe à l'état gazeux (vapeur d'eau), avant même d'avoir eu le temps de fondre".
C'est "une superposition de phénomènes", poursuit le géophysicien: "le climat propre à une planète en période interglaciaire, sur lequel vient se greffer l'activité humaine, qui augmente la température moyenne".
- "Loi des glaciers" -
A la différence des glaciers de Patagonie, aux spectaculaires parois blanches tel le célèbre Perito Moreno, la plupart à San Juan sont des "glaciers rocheux", amas de débris et glace, ou des "glaciers couverts" de roche, que parfois seul un œil exercé parvient à distinguer du relief brun-gris de la montagne.
Leur rôle dans le système hydrique fait débat. M. Pastore estime qu'"ils ne contribuent pas à plus de 20% au débit du fleuve" San Juan. Mais son collègue glaciologue de l'UNSJ, Juan Pablo Milana, considère ces glaciers rocheux sous-étudiés, et leur attribue une importance stratégique supérieure.
"Quand il n'y a pas de neige, le glacier fournit deux à trois fois plus d'eau. C'est la seule réserve hydrique qui travaille trois fois plus que le reste", affirme-t-il à l'AFP. "Porter atteinte aux glaciers, c'est affecter directement le débit de base".
En revanche, ce qui ne fait pas débat est l'impact subi par les glaciers de la région: un recul de 17% sur les dix dernières années, selon l'Institut argentin de nivologie et de glaciologie (IANIGLA).
De glaciers, il a été beaucoup question en 2026 en politique argentine: en avril, le Parlement a voté une réforme, portée par l'ultralibéral Javier Milei, de la loi dite "des glaciers", qui depuis 2010 encadrait l'activité économique, minière notamment, en zones glaciaire et périglaciaire.
Le nouveau texte donne plus grande latitude aux provinces - l'Argentine étant un Etat fédéral - pour définir les zones "stratégiques" ou "pertinentes" protégées et autoriser ou pas, au cas par cas, l'activité minière.
Certaines provinces, souvent dotées d'un exécutif opposé à Milei, ont initié des recours en justice contre la loi, au nom du risque environnemental. D'autres, comme San Juan, sont au contraire favorables à une activité minière accrue. Avec, selon des sondages, une opinion publique locale ambivalente.
- "Soins intensifs" -
"Obligerait-on une personne en soins intensifs à donner son sang ?", interroge l'avocat militant écologiste de San Juan, Raul Orduña. "Notre système hydrique est en soins intensifs, et certains responsables politiques n'écoutent pas".
Une exploitation minière intensive à San Juan, une province de la taille de l'Autriche, est encore une lointaine perspective. Et chacun sait ici que l'agriculture consomme davantage d'eau que l'exploitation minière. Alors, les mines contre les cultures, dans une province où 3% du sol est cultivable, où chaque goutte d'eau compte ?
"On est dans un scénario de pénurie permanente", s'alarme le ministre provincial de la Production, Gustavo Fernandez. Pour lui, "40% de l'eau utilisée par l'agriculture pourrait être économisée" via des investissements en infrastructures et systèmes d'irrigation plus efficaces. Des revenus que génèreraient... les mines, suggère-t-il.
L'eau "appartient à tous. Il faut être juste, faire preuve de bon sens", médite Nicolas Yanzon en contemplant l'eau d'irrigation venue de la cordillère, ligne de vie de ses vignes. "Si une mine, ou une autre activité, modifie l'équilibre hydrique jusqu'à l'effondrement (...) il faut accepter qu'en certains endroits, ça ne pourra pas se faire".
W.Nelson--AT