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Santé et prévention: l'essor des check-up privés soulève des inquiétudes
Mieux vaut prévenir que guérir, mais à quel coût? Des structures privées proposent des bilans de santé de prévention ultra complets, et très chers, soulevant réserves et inquiétudes chez des experts, qui dénoncent un modèle "élitiste" et pas forcément pertinent pour être en meilleure santé.
Chez Zoï, start-up française de check-up médicaux personnalisés, aucun matériel médical n'est apparent. Dans les locaux à la décoration minimaliste - nichés au cœur de Paris, entre la place Vendôme et celle de l'Opéra - tout est dissimulé derrière des armoires en bois, dans une ambiance tamisée.
Son cofondateur, Ismaël Emelien, ancien grand artisan de la campagne présidentielle d'Emmanuel Macron en 2017, revendique d'avoir conçu un "lieu qui ne soit pas un hôpital, pas un hôtel, et qui ne ressemble à aucun autre".
Le client - appelé "membre" - est directement installé à son arrivée dans l'une des 18 "suites", dans laquelle se relaieront autour de lui, pendant quatre heures, des professionnels de santé.
Au programme: 36 bilans dont l'analyse de 145 marqueurs biologiques, un électrocardiogramme, une échographie complète du corps, l'analyse du microbiote et quatre examens d'imagerie avancée - pour un prix total de 3.600 euros, non pris en charge par la Sécurité sociale.
"Plus de la moitié des maladies chroniques non transmissibles sont évitables par le comportement. On a donc créé un service de santé préventive qui vise à comprendre les risques auxquels vous êtes exposés et vous fournir une feuille de route personnalisée pour vous aider à les réduire", décrit à l'AFP M. Emelien.
Une approche "extrêmement élitiste", fustige Christine Ferron, déléguée générale de Fédération promotion santé, association qui mène des actions de prévention partout en France, et pour qui il est "inacceptable de considérer que cette offre serait une réponse adéquate aux problématiques de santé que l'on rencontre aujourd'hui".
Début janvier, l'arrivée chez Zoï de Jérôme Salomon, ancien directeur général de la Santé et figure des années Covid en France, a d'ailleurs suscité l'indignation de certains de ses confrères.
"J'ai toujours été un fervent partisan de la prévention", se défend-il auprès de l'AFP.
"Les bilans que l'on fait ici, et c'est pour ça que je suis venu, ce n'est pas uniquement des dépenses multiples ou des choix cosmétiques, c'est vraiment des examens ciblés pour être les plus pertinents dans une démarche de médecine préventive", affirme-t-il.
- Pas d'efficacité démontrée -
Cette entreprise n'est pas la seule sur ce créneau. Pionnier, l'Hôpital américain de Neuilly (Hauts-de-Seine) propose aussi des bilans de santé depuis plus de trente ans pour plusieurs milliers d'euros. D'autres start-up, comme Lucis ou Kor, se sont lancées récemment.
Créée en janvier 2025, Lucis (5.000 utilisateurs revendiqués) est une "plateforme de santé préventive, adossée à des réseaux de laboratoire", présente à l'AFP son fondateur, Max Berthelot.
Pour 490 euros annuels, l'abonnement comprend deux bilans (analyse de 110 biomarqueurs, microbiote, âge biologique) qui donnent lieu à des recommandations "autour de la nutrition, du sommeil, de l'activité physique, du stress, etc.", détaille-t-il.
Pas de quoi convaincre Christine Ferron, pour qui les bilans proposés par cette offre privée n'ont pas "démontré leur efficacité" et ne correspondent à "aucune recommandation officielle".
L'analyse du microbiote n'est par exemple pas recommandée par la Société nationale française de gastro-entérologie ; tandis que l'âge biologique - l'âge des cellules qui diffèrerait de l'âge chronologique - "fait l'objet de nombreuses recherches, mais ne permet pas encore d'applications cliniques", souligne le biologiste Eric Gilson, spécialiste du vieillissement.
Quant à l'analyse des biomarqueurs, utilisée notamment pour prévoir les risques de maladie, "ce ne sont que des probabilités", qui sont surtout modulables "selon l'environnement", rappelle Marion Albouy, médecin de santé publique.
D'ailleurs, observe-t-elle, le fait d'être informé d'un risque ne suffit pas à changer une habitude, comme par exemple celle de fumer ou boire de l'alcool, note la cheffe du service de santé publique du CHU de Poitiers.
Selon Zoï, qui assure "ne pas faire d'examens inutiles", 90% de leurs clients déclarent suivre les recommandations les plus importantes, notamment grâce "au suivi via une application".
- Bilans gratuits -
Depuis son ouverture il y a deux ans, le centre a réalisé plus de 3.000 check-up - dont la moitié à des cadres, envoyés par leur entreprise, comme le géant français des cosmétiques L'Oréal ou celui de l'eau et des déchets Veolia.
"Non seulement ça les assure contre des risques mais ça améliore aussi les performances, ça réduit l'absentéisme, ça réduit le burn-out", assure M. Emelien.
Pour Marie Persiani, vice-présidente de la Fédération promotion santé, cette vision de la prévention "très centrée sur l'individu" est "trop limitée pour être efficace", puisqu'elle occulte de nombreux facteurs "plus déterminants" comme les conditions de vie ou de travail.
Aussi, considérer l'individu comme "gestionnaire de ses propres risques" revient à lui "donner l'illusion de pouvoir contrôler sa trajectoire" en "surfant sur ses inquiétudes".
Sans oublier que cette multiplication de tests augmente le risque de déceler des potentielles anomalies "qui n'auraient jamais évolué": "Cela peut entraîner des traitements invasifs, des opérations, des biopsies, donc beaucoup d'anxiété et de surtraitement", avertit Mme Persiani.
Les Français ont aussi déjà accès -gratuitement- à des check-up. Le dispositif "Mon bilan prévention", généralisé en 2024, s'adresse ainsi à quatre tranches d'âge ciblées -18-25 ans, 45-50 ans, 60-65 ans, ou 70-75 ans- et consiste à faire le point sur sa santé.
Selon les chiffres de l'assurance maladie, 170.000 bilans ont été réalisés au cours des 18 premiers mois du lancement du dispositif - loin des plus de 20 millions de Français concernés.
En matière de prévention, "il faut surtout consolider ce qu'on a déjà", avance le Dr Albouy. Elle s'inquiète d'une "dérive qui résumerait la prévention" à ces bilans proposés par des start-up, qui ne sont qu'un "gadget" et participent à "l'aggravation des inégalités sociales".
Pour Christine Ferron, en plus d'être réservée à "une poignée de privilégiés", cette offre privée se crée "au détriment du reste de la population". Ces bilans mobilisent des ressources "en matériel et en professionnels alors que la population manque cruellement d'accès aux soins", dénonce-t-elle.
H.Romero--AT