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Dans le bassin de Saint-Nazaire, l'impact sanitaire des pollutions industrielles en question
Une usine épinglée pour ses rejets de poussière, des fuites d'acide sulfurique ou d'essence, des sols "pollués de métaux". Inquiets face aux pollutions industrielles, élus et habitants du bassin de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) demandent des comptes aux entreprises et à l'Etat.
Le "combat" de Thierry Noguet, maire de Montoir-de-Bretagne, s'est d'abord joué contre Yara. Implanté dans sa commune, ce fabricant d'engrais norvégien a été plusieurs fois épinglé pour des fuites d'acide sulfurique, et sommé en juin de payer une amende pour des rejets de poussières dans l'atmosphère.
Alors que le maire réclamait la fermeture administrative de cette usine classée Seveso seuil haut en attendant des travaux, Yara a annoncé en novembre la suppression de 139 postes et sa transformation en site de stockage.
"En guise de plan d'amélioration, ils ont rendu un plan social brutal. Mais si on n'avait pas fait de bruit, ça aurait continué de produire et de polluer", affirme Thierry Noguet.
Tout près de Saint-Nazaire, sa commune est au coeur d'un bassin industriel vieux de 150 ans, qui compte près de 140 "installations classées pour la protection de l'environnement" (ICPE), susceptibles de présenter danger ou pollution.
Cheminées, usines et hangars se succèdent le long de la Loire, jusqu'à l'océan. Dans les communes alentour, une étude a "beaucoup fait parler", raconte Thierry Noguet.
En 2019, l'Observatoire régional de santé (ORS) avait mis en lumière une surmortalité de 28% chez les moins de 65 ans dans la Carene (communauté d'agglomération de la région nazairienne et de l'estuaire) par rapport à la moyenne nationale, et une sur-incidence de certains cancers.
Santé Publique France a depuis été saisie par l'ARS pour analyser "la pertinence et la faisabilité" d'une étude épidémiologique ayant pour objectif "d'identifier la contribution de la pollution industrielle dans la survenue de pathologies".
Une étude de zone est en cours pour "affiner la liste des polluants émis" et "caractériser les sources de pollution".
- Benzène -
"Certains ont d'abord pointé du doigt l'alcool et le tabac. Mais aucun chiffre ne dit qu'on boit ou fume plus qu'ailleurs. Dans un territoire marqué par l'amiante, les habitants ont légitimement la volonté de savoir à quoi ils sont exposés", affirme à l'AFP Matthias Tavel, député LFI de Loire-Atlantique.
Dans le quartier historiquement ouvrier de Méan-Penhoët, à Saint-Nazaire, "tout le monde connaît quelqu'un qui est mort de l'amiante", dit Christian Quélard, professeur de maths à la retraite et président de l'association Vivre à Méan-Penhouët (Vamp). Son père, ouvrier au chantier naval voisin, est décédé d'un cancer de la plèvre reconnu maladie professionnelle.
L'association a été créée en 2015 pour combattre - sans succès - l'installation dans le quartier de l'entreprise Rabas Protec, utilisant des peintures contenant un composé de Chrome VI, anticorrosif prisé dans l'aéronautique classé cancérogène et soumis à autorisation.
"Il y a ici plusieurs entreprises qui l'utilisent (...) Le soudage à l'acier inoxydable en rejette aussi. Des cheminées filtrent ces rejets, mais avec cette addition, c'est nous qui pourrions risquer l'indigestion", dénonce Christian Quélard.
A Donges, en aval de la Loire, Marie-Aline et Michel Leclerc, à la tête de l'Association dongeoise des zones à risque, surveillent de près le taux de benzène dans l'air. Leur maison jouxte une raffinerie TotalEnergies classée Seveso seuil haut.
Après une fuite de 770.000 litres d'essence en décembre 2022, la concentration de certains hydrocarbures dans l'air avait été multipliée par 20 sur une semaine, selon Air Pays de la Loire.
Pour le benzène, classé cancérogène et soumis à règlementation, l'organisme a noté sur deux sites de mesure un "probable dépassement de l'objectif de qualité", calculé sur l'année. Aucun site n'a toutefois franchi la valeur moyenne limite.
- Surveillance -
Le 20 février, la raffinerie a été mise à l'arrêt après la détection par les équipes de "corrosions". La CGT évoque également des "fuites". D'après le syndicat, celles-ci ne présentent pas de risque pour l'environnement du site.
Des opérations de maintenance sont en cours, selon la raffinerie, qui affirme par ailleurs avoir mis en place "des moyens très conséquents pour assurer la sécurité de ses installations (...) de l'ordre de 50 millions d'euros par an".
Ces derniers mois, le nombre de contrôles "a augmenté de 50% sur toutes les ICPE et a fortiori sur les Seveso", affirme à l'AFP le sous-préfet de Saint-Nazaire, Éric de Wispelaere.
A ceux qui accusent la préfecture de "complaisance" vis-à-vis d'industriels pourvoyeurs d'emplois, il répond: "Il n'y pas de concessions de l'Etat sur les questions de santé publique. Ce ne serait pas tolérable. On applique les lois et rien d'autre."
En février, la préfecture a estimé dans un arrêté que les "niveaux d'émissions atmosphériques" des Chantiers de l'Atlantique justifiaient un "encadrement complémentaire".
La préfecture enjoint notamment l'industriel de mettre en place un "programme de surveillance environnementale" incluant "des mesures de qualité de l'air extérieur dans le voisinage de l'établissement", qui devront porter en particulier sur certains hydrocarbures et métaux, dont le Chrome VI.
Cet arrêté "s'inscrit dans le prolongement logique de nos actions de surveillance de notre activité et de respect de la réglementation, en collaboration avec les autorités administratives compétentes", a réagi l'entreprise auprès de l'AFP.
- Métaux -
Ces temps-ci, le maire de Trignac, commune limitrophe de Saint-Nazaire, note des "avancées": "Jusqu'à maintenant il y avait un vide, les industriels faisaient un peu ce qu'ils voulaient (...) Que des associations, des élus, se sensibilisent, se forment à ces questions, fait que la pression sera plus forte", affirme Claude Aufort, également vice-président de la Carene chargé de la transition écologique.
C'est dans sa commune qu'étaient forgées à la fin du XIXe siècle les coques en acier assemblées aux chantiers navals. "Si vous grattez la terre, c'est pollué de métaux. On parle d'un environnement, cela dépasse la qualité de l'air", affirme le maire.
A Méan-Penhouët, un square a fermé en novembre après la détection de métaux lourds dans le sol. Dans le même quartier, des analyses menées par Vamp sur plusieurs puits ont révélé des taux d'arsenic dix fois supérieurs à la limite de qualité de l'eau potable.
Avertie, l'ARS doit conduire fin mars des "investigations complémentaires".
A l'avenir, Thierry Noguet veut appliquer sa "méthode des 3 C": "constater, comprendre, corriger". "Si on constate, qu'on comprend mais qu'on ne fait rien, on tend vers les 5 C : +c'est con mais c'est comme ça+. C'est la mauvaise option."
T.Wright--AT