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"On s'aimait bien pourtant": sur les îles turques, l'incertain pari du retour pour les exilés grecs
Jour de fête à Tepeköy. Assis sur un muret devant l'église de l'Annonciation, Dino Haimandos savoure l'apparition des icônes et des bannières qui escortent le patriarche de Constantinople, un enfant du pays lui aussi.
A 77 ans, Dino revient chaque année d'Australie passer l'été dans son village sur l'île de Gökçeada au large des côtes turques, quittée à regret en 1964 à la suite des affrontements communautaires sur Chypre.
Plusieurs centaines de membres de la communauté grecque - autrefois majoritaire -, poussés au départ, accourent ainsi d'Athènes, de Thessalonique ou du bout du monde pour célébrer la fête de la Vierge le 15 août.
Comme Istanbul, l'île d'Imbros, son nom grec, et sa jumelle Tenedos (Bozcaada, en turc) ont été exemptées de l'échange de populations - chrétiens orthodoxes contre musulmans - ordonné par le Traité de Lausanne en 1923, entre la Grèce et la jeune république turque.
Plus d'un million et demi de civils ont alors changé de pays, abandonnant tout derrière eux, des décennies de massacres comme de bon voisinage.
A Imbros et Tenedos, seules îles turques en mer Egée, la cohabitation n'a jamais pesé. Mais "la politique", c'est autre chose, relève Kristo Vogiatzis, entrepreneur athénien de 59 ans.
- Prison ouverte -
En représailles aux affrontements entre Grecs et Turcs sur Chypre en 1964, Ankara ferme les écoles grecques et ouvre une prison à ciel ouvert sur les terres des villageois expropriés à Dereköy, le plus grand village de l'île: assez pour susciter l'effroi et convaincre les familles de plier bagages.
"Les prisonniers venaient en cachette, demandaient de l'alcool, il y a eu des vols, des meurtres... Je ne veux pas trop m'en souvenir", avoue Yorgi Baki, berger sexagénaire dont un cousin a été tué.
"Dès lors que vous envoyez le signal que c'est OK de s'en prendre aux Grecs, il s'en trouvera toujours pour les attaquer", reprend Kristo. "+C'est la politique+, disait mon père."
"C'était triste, très triste", confirme Dino Haimandos.
Parti à 13 ans pour Istanbul, puis Sydney cinq ans plus tard, il garde le lien avec l'île: "J'y suis né, je m'y sens toujours chez moi. J'aime les rues, les gens. J'étais à l'école avec eux. On s'aimait bien."
Puis les départs se sont accélérés après 1974 et l'invasion de Chypre par la Turquie, à la suite d'un coup d'État militaire soutenu par Athènes.
Le 15 août reste pour tous le rendez-vous de l'année.
"Kalimera, Maria!" Salutations et prénoms grecs s'envolent au son des cloches et dans le vent furieux qui fouette la place.
Originaire de l'île, le patriarche orthodoxe Bartholomée Ier, 86 ans, revient régulièrement d'Istanbul pour présider aux trois heures de liturgie.
- Blues grec -
Dernier chanteur insulaire du choeur, Stelyo Berber, 52 ans, s'évertue à ranimer l'esprit grec et la communauté, mais doute parfois d'y parvenir.
Chaque soir, sa voix s'enroule sur les notes de guitare et de bouzouki entre les murs de pierre de sa taverne, dans le village du patriarche, Zeytinliköy.
Stelyo et son épouse turque, Pelin, y chantent les airs célèbres de rebetiko, ce blues grec de l'exil, du pays perdu et des amantes enfuies.
Passant du grec au turc pour ravir les clients, Stelyo, grandi à Istanbul et à Athènes, est venu vivre au village il y a cinq ans: "Pour la première fois de notre histoire, toute la famille est réunie ici, mes parents, ma soeur et nos enfants."
Avec l'ouverture de l'école grecque en 2013, encouragée par l'Union européenne, "environ 600 Grecs sont revenus vivre à l'année. Contre moins de 70 en 2005", rapporte-t-il.
Une victoire encore ténue sur une population de 7.000 résidents permanents - et plus de 30.000 en été.
"La vie n'est pas facile ici", avoue-t-il. Malgré ses efforts, le temps joue contre lui: "Notre culture s'éteint."
- Village maudit -
Les enfants de Kristo Vogiatzis l'ont prévenu: "Ce n'est pas notre histoire, nous on est grecs. Ne garde pas la maison pour nous."
Dejà, des amis stambouliotes lui demandent si et quand il compte vendre. "Les prix explosent, tout le monde veut sa maison en pierre."
Seul Dereköy, le village maudit, autrefois le plus riche de l'île, reste en ruines, livré aux chèvres de Yorgi.
L'histoire se répète sur l'île jumelle de Bozcaada/Tenedos, où ne survivent qu'une quinzaine de Grecs, tous âgés: à trois heures d'Istanbul et accessible en 30 minutes de ferry, elle est encore plus courue et convoitée par les touristes du continent.
Arrivé d'Istanbul dans les années 1980, Hakan Guruney a appris le grec et s'est voué à la mémoire de Tenedos: il y entretient un petit musée privé, rassemblant les souvenirs du quotidien, emballages de friandises, dentelles, missels et cartes postales de soldats français stationnés sur l'île, lors de la bataille des Dardanelles en 1915.
"On a chassé les Grecs et maintenant on passe leurs chansons dans les restaurants", soupire-t-il, quand monte des terrasses de la rue la voix de Melina Mercouri.
Ch.P.Lewis--AT