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Des chasseurs de pellicules au secours de films oubliés en langue taïwanaise
Dans une maison en briques rouges du centre de Taïwan, Wang Wei et son équipe exhument de vieilles bobines de film, fragiles vestiges d'un âge d'or cinématographique qui a failli disparaître de l'histoire.
Les films en langue taïwanaise (connus sous le nom de "taiyupian") sont rares, mais ils ont prospéré du milieu des années 1950 à la fin des années 1960 sous le gouvernement du Kuomintang (KMT), qui s'était réfugié à Taïwan après sa défaite face au Parti communiste chinois.
Jusqu'à la levée de la loi martiale à la fin des années 1980, le KMT a promu le mandarin comme langue officielle sur l'île et a mis de côté le taïwanais. Mais des producteurs indépendants et privés ont tout de même réalisé des films en noir et blanc, très regardés.
Taïwan s'empresse aujourd'hui de restaurer ces bobines vieilles de plusieurs décennies afin de préserver un chapitre de sa mémoire culturelle. Les conservateurs de films n'ont sauvé qu'un peu moins d'un sixième des 1.200 œuvres estimées produites.
Leur valeur réside dans le fait qu'ils n'ont existé que pendant "une période aussi courte", a déclaré à l'AFP Arthur Chu, président de l'Institut taïwanais du cinéma et de l'audiovisuel (TFAI), ajoutant qu'ils représentent "une génération d'après-guerre presque sans voix".
Wang Wei souligne l'importance de redécouvrir ces films, un hommage à ceux "qui ont travaillé si dur pour les réaliser et qui ont capturé les images du Taïwan de l'époque".
Si ces rares bobines sont jetées ou se détériorent, "il n'y a aucun moyen de les récupérer", affirme-t-il.
- Etat "critique" -
Trouver des films en langue taïwanaise est "extrêmement difficile", explique Wang Wei, qui traque ces oeuvres d'époque depuis dix ans et a déjà découvert dans un vieux cinéma de Los Angeles de rares pellicules que l'on croyait disparues.
Il collabore avec le TFAI, financé publiquement, qui cherche depuis près de deux décennies à retrouver les bobines. Beaucoup ont été perdues ou se sont détériorées sous l'effet du climat chaud et humide de l'île.
Avec le temps, elles risquent de développer le "syndrome du vinaigre", une dégradation chimique qui peut rendre la pellicule cassante, déformée ou collante.
Les pellicules doivent être conservées dans des entrepôts frigorifiques avant de pouvoir être scannées, puis de passer par une phase de nettoyage et de correction numériques.
Parmi les personnes qui aident à préserver ces films figure Wang Chin-ting, 86 ans, qui a commencé à travailler dans le secteur en 1984 et a racheté une société de production cinématographique près de vingt ans plus tard.
Parmi les centaines de bobines qu'il a collectées, seules quelques-unes sont en langue taïwanaise.
Elles sont aujourd'hui stockées à Changhua (centre), dans sa maison en briques naturellement fraîche et sèche.
Au centre de restauration du TFAI au Nouveau Taipei, Wu Long-hao répare à la main les bobines endommagées à l'aide de ruban adhésif, d'un scalpel et d'huile d'eucalyptus.
D'après lui, "certaines bobines sont dans un état si critique que nous devons partir du principe qu'elles ne survivront peut-être qu'à un seul passage dans le scanner".
"Si elles cassent, elles sont irrécupérables", indique-t-il.
- De l'opéra au thriller -
Des opéras populaires aux thrillers, en passant par les comédies et les adaptations de grands succès internationaux, ces films trouvaient un écho particulier auprès de nombreux Taïwanais. Eduqués sous le régime colonial japonais, beaucoup ne maîtrisaient que très peu le mandarin.
Produits à la hâte et avec des budgets limités pour répondre à une demande en plein essor, de nombreux taiyupian étaient "rudimentaires" ou même "absurdes", explique Arthur Chu, mais ils offrent un témoignage visuel rare de la vie quotidienne et des paysages de Taïwan à cette époque.
Ils ont également capturé les dialogues et l'argot du taïwanais ancien, une archive précieuse pour les chercheurs en cinéma et les linguistes.
Bien que le dernier film de ce genre ait été réalisé en 1981, le lancement des chaînes de télévision et l'essor des séries télévisées en taïwanais et en mandarin à la fin des années 1960 ont entraîné le déclin brutal de cette industrie.
Mais ces films ont apporté à toute une génération d'après-guerre, qui ne comprenait ni ne lisait le mandarin, "un profond sentiment de réconfort et un exutoire émotionnel", a souligné Arthur Chu.
Pendant ces années de répression et de difficultés, les gens étaient prêts à s'acheter un billet parce que ces films leur parlaient directement, a-t-il ajouté.
"Ces histoires de joie, de tristesse, d'amour et de perte les touchaient".
W.Moreno--AT