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Dans les hauteurs de l'Opéra-Comique, les derniers gestes d'un cintrier archivés
A 15 mètres au-dessus de la scène de l'Opéra-Comique à Paris, Jérémie Strauss, cintrier, se tient prêt, une "commande" dans chaque main. C'est bientôt son dernier spectacle, avant de grands travaux.
Son métier tel que pratiqué jusqu'à présent va disparaître et Sylvie Balestra, chorégraphe, s'est donnée pour mission de garder trace de ses gestes. Elle l'observe et note tout.
L'Opéra-Comique, grande scène lyrique parisienne inaugurée en 1783, lieu de naissance d'opéras comme "Carmen", va fermer pour travaux la saison prochaine, notamment pour moderniser la partie haute du théâtre, au-dessus du plateau, appelée "cintres".
La machinerie actuelle, qui fonctionne encore en "contrebalancé", selon un principe d'équilibre de charge avec contrecharge, va être automatisée.
"Là, c'est le dernier spectacle", confie Jérémie Strauss, 47 ans, rencontré par l'AFP peu avant la première de l'opéra "Brundibar" de Hans Krása, qui se joue jusqu'à lundi.
"Pour chaque mouvement, je prends plaisir, j'essaie de profiter de ces derniers instants", ajoute le machiniste entré dans cet établissement en 2017.
Sa profession ? "Cintrier", un métier "niche", "de l'ombre", "de la hauteur", dit celui qui s'est formé sur le tas. Il s'occupe des changements de décors, des lumières, des enceintes, de faire descendre un artiste sur une balançoire par exemple ou encore de secouer des bannes lorsqu'il s'agit de faire de la neige ou de la pluie.
Du haut des coursives traversées par des porteuses (en bois à l'origine, en métal aujourd'hui) et au "top" de la régisseuse générale dans son oreillette, il actionne ses fils et câbles en chanvre - des "commandes" - passant par poulies et manilles, minutieusement calés par des poids en fonte lors de la phase de montage du spectacle.
"Guindes", "drisses", technique de multiplication des forces...: "Le lien avec la marine est très fort", décrit Jérémie Strauss, montrant comment faire un "gabillot", un noeud permettant un "frein" supplémentaire sur sa "commande".
A partir du XVIIIe siècle, les cintriers des théâtres à l'italienne ont été surtout recrutés chez les marins et en particulier les gabiers, qui travaillaient sur les mâts.
- "corps sensibles" -
Le voilà qui montre comment "charger" (descendre) ou "appuyer" (monter) sa porteuse, un mouvement de "brassée" que Sylvie Balestra, chorégraphe et anthropologue, a noté parmi six "gestes essentiels" à répertorier.
Depuis janvier, à l'invitation de l'établissement, cette danseuse à la tête de la compagnie Sylex, a observé, avec son équipe de deux notatrices et d'un photographe-vidéaste, les mouvements de Jérémie "avant qu'ils ne disparaissent": "Un travail de collecte, d'archivage, de notation, d'entretiens sonores", raconte-t-elle à l'AFP.
Retranscrits sous forme de cinétogrammes - une sorte de partition de danse - ces gestes vont d'abord "entrer au répertoire de l'Opéra-Comique, au même titre que des partitions de musique de 300 ans", dit-elle.
Ils font aussi l'objet d'une traduction dansée: "Chaque soir les cintriers jouent de leur chanvre, travaillent en rythme pour transformer la scène. Au fond, ce sont des interprètes", dit Mme Balestra.
D'où son idée de réaliser de courtes vidéos de Jérémie Strauss dansant ses propres gestes dans "des cartes postales chorégraphiées".
Elle-même restituera son travail en mars par une "conférence dansée" devant public.
Ce projet vient alimenter sa plateforme numérique d'une "Encyclopédie du geste au travail", une recherche débutée il y a 10 ans, qui l'a menée précédemment auprès d'infirmières ou de métallurgistes.
Ce qui l'a particulièrement marquée ? La charge physique manipulée au moment du montage, "la conscience du danger", "leur sensibilité au toucher" ou encore leur "précision".
A l'aube de la motorisation des cintres, M. Strauss aborde la transformation de son métier avec philosophie.
"C'est sûr qu'on aura moins besoin de cintriers" à l'avenir, pronostique-t-il. Mais il se réjouit d'"être le trait d'union de l'ancien au moderne".
"Ca va être un nouvel outil" et "c'est excitant de voir comment traduire notre travail en langage informatique et de trouver les manières de faire pour que les mouvements soient toujours aussi beaux".
Et puis, concède-t-il, côté pénibilité, il y gagnera. "Le dos est fatigué déjà".
F.Ramirez--AT