Arizona Tribune - D'Afrique australe à l'Australie, la nouvelle route de la meth du cartel de Sinaloa

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D'Afrique australe à l'Australie, la nouvelle route de la meth du cartel de Sinaloa
D'Afrique australe à l'Australie, la nouvelle route de la meth du cartel de Sinaloa / Photo: Guillermo Arias - AFP/Archives

D'Afrique australe à l'Australie, la nouvelle route de la meth du cartel de Sinaloa

A leur arrivée à Johannesburg, les touristes mexicains ont expliqué aux agents de l'immigration qu'ils venaient voir les Big Five des parcs animaliers sud-africains, les éléphants, rhinocéros, lions, léopards et buffles qui attirent des millions de visiteurs chaque année.

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C'étaient en fait des chimistes envoyés par le redoutable cartel mexicain de Sinaloa pour mettre en place un laboratoire de méthamphétamine à l'échelle industrielle dans le pays, selon la police. Un parmi les sept découverts lors des descentes qui se sont multipliées ces deux dernières années en Afrique du Sud, d'après les enquêteurs.

La police sud-africaine soupçonne cette importante installation située près de Swartruggens, à 175 km au nord de Johannesburg, de faire partie d'un réseau que le cartel de Sinaloa a mis en place en Afrique australe pour approvisionner l'Australie, où la méthamphétamine atteint des prix records.

Ce labo avait la capacité de produire cinq tonnes par mois de cette drogue de synthèse hautement addictive, a indiqué Ze-ev Krein, chef de la section luttant contre le trafic international de drogue au sein du Directorate for Priority Crime Investigations (DCPI). L'équivalent de près d'un milliard d'euros au prix de gros sur le marché australien.

"Dans un cas précis", après une saisie cette année "en Australie, nous cherchons à établir que la méthamphétamine provenait du laboratoire de Swartruggens", révèle son supérieur Devon Naicker, à la tête de l'Office des stupéfiants (Saneb) du DCPI, unité d'élite de la police sud-africaine surnommée les Hawks.

Le "passage par le port de Durban" (côte est) de la drogue et la "manière dont elle était conditionnée" portent à croire qu'elle a été fabriquée dans cette ville au charme suranné, précise-t-il.

L'Afrique du Sud "est l'endroit parfait" pour produire cette drogue, observe une source sécuritaire, citant "l'immensité des espaces" qui permet de dissimuler les labos, "les connexions maritimes ou aériennes" qui relient le pays au monde entier et "la corruption" qui facilite les trafics.

Près d'un tiers du commerce du pays se fait avec la Chine et l'Inde, où sont fabriqués les ingrédients essentiels entrant dans la composition de la méthamphétamine.

La police australienne a confirmé auprès de l'AFP une "intensification des activités des cartels mexicains sur le marché australien", même si elle n'a pas souhaité commenter l'existence d'un tel trafic avec l'Afrique du Sud "en raison de la sensibilité des opérations".

En janvier dernier, une femme de 32 ans a été arrêtée à son arrivée en avion à Sydney depuis l'Afrique du Sud avec 39 kg de méthamphétamine sous forme de "poudre" dissimulés dans ses bagages.

L'Australie est, avec la Nouvelle-Zélande, le "marché de la drogue le plus lucratif au monde", relevait en 2024 un rapport conjoint de l'agence américaine de lutte contre le trafic de drogue (DEA) et des services de police des deux pays océaniens.

Le tarif y est, selon ce rapport, 65 à 100 fois plus élevé qu'aux Etats-Unis et, "à l'exception du cannabis, la méthamphétamine est la drogue illicite la plus consommée" là-bas.

Par le passé, la police australienne a déjà établi que des sections locales des Comancheros, gangs de motards accusés d'être liés notamment au trafic de méthamphétamine, s'approvisionnaient en drogues notamment auprès du cartel de Sinaloa.

- Signature -

Les différentes enquêtes en cours dessinent une toile du cartel de Sinaloa en Afrique australe et un mode opératoire que l'on retrouve en Afrique de l'Ouest au Nigeria, où les cartels mexicains ont également fait leur retour.

Au total, seize ressortissants mexicains ont été arrêtés lors de coups de filet sur des laboratoires différents depuis 2024 en Afrique du Sud.

La toute première installation à porter la signature du cartel mexicain dans le pays est un laboratoire découvert en 2020 dans la petite ville agricole de Marble Hall, blottie dans les champs à plus de 200 km au nord-est de Johannesburg.

A Swartruggens, le laboratoire tournait depuis au moins mars 2025, date d'entrée des ressortissants mexicains en Afrique du Sud avec un visa de tourisme d'une validité de trois mois.

Les treize prévenus dans cette affaire forment une présumée internationale du crime hétéroclite: cinq Mexicains, deux Mozambicains, un Zimbabwéen, cinq Sud-Africains, dont quatre Afrikaners membres de la famille propriétaire de la ferme où la drogue était produite. Ils ont été cueillis en mai sur le plus gros labo démantelé dans le pays cette année, par sa taille et la quantité de drogue saisie (481 kg).

"Cette organisation criminelle semble cibler les agriculteurs en difficulté, mais pas toujours", explique une source ayant connaissance de l'enquête.

Dans le cas de Swartruggens, la famille venait d'acheter, en 2024, cette réserve privée. Les parents doivent en outre comparaître dans une autre affaire pour avoir loué un terrain où était fabriqué du mandrax (méthaqualone), une drogue sédative destinée au marché local.

Si les labos se trouvent toujours dans des exploitations agricoles, "ils sont proches des routes nationales", observe Ze-ev Krein.

Swartruggens n'échappe pas à la règle. Les maisons y ont poussé autour de la nationale 4, grand axe bordé d'une église à l'architecture coloniale néerlandaise évoquant un glaçage pâtissier.

"Ils ont besoin d'un approvisionnement continu en produits chimiques sur le site", explique Devon Naicker.

Le patron du Saneb estime par exemple à cinq tonnes la quantité de solvants, réactifs et catalyseurs retrouvée en août au laboratoire de Musina (nord), à la frontière avec le Zimbabwe - dans une opération menée en coopération avec la DEA et le département de la Sécurité intérieure américain.

Ces produits affluent depuis l'Inde et la Chine via les ports sud-africains, d'après les enquêteurs.

En avril 2023, un container suspect a été repéré par les douanes à son entrée à Durban, le troisième port en volume de marchandise du continent. Sa filature jusqu'à un centre de stockage de Midrand, à mi-chemin entre Pretoria et Johannesburg, avait permis aux forces de l'ordre de mettre la main sur cinq autres unités de stockage pleines de produits chimiques et d'équipements.

- Échelle industrielle -

Autre signe distinctif de ces labos, l'installation à l'échelle industrielle, caractéristique du cartel d'après les forces de l'ordre.

C'est sans doute le cas de celui découvert à Klipvoor début septembre, encore dans une ferme, située à environ 200 km au nord de Johannesburg. "Cela ressemble à une configuration mexicaine", selon Devon Naicker.

En plus d'employer la méthode dite P2P, à partir de phényl-2-propanone, introuvable auparavant en Afrique du Sud, les cartels contournent la liste des substances réglementées des Nations unies en fabriquant eux-mêmes les précurseurs (matière première chimique) de la méthamphétamine.

Cette étape "dégage une odeur vraiment nauséabonde", d'après Devon Naicker. "On peut la sentir à des kilomètres si le vent souffle dans cette direction. C'est l'une des raisons pour lesquelles ils choisissent des sites isolés", décrypte-t-il.

Les cuves de réaction de centaines de litres retrouvées portent aussi la marque des cartels.

"C'est du matériel industriel, mais fabriqué à la main. On ne le trouve nulle part en magasin. On pense qu'ils font venir leurs propres chaudronniers pour construire toutes ces cuves que vous voyez", détaille une source ayant connaissance de l'enquête.

"De hauts responsables de l'organisation viennent mettre le réseau en place, puis laissent des compatriotes sur place pour le gérer, notamment des personnes maîtrisant la chimie pour fabriquer la méthamphétamine", décrit Devon Naicker.

Dans d'autres cas, ils apprennent à des locaux la fabrication puis se contentent de venir vérifier que tout se passe bien, comme dans le labo démantelé en février 2024 à Krugersdorp, à 36 km au nord-ouest de Johannesburg.

Dans tous les cas, "ceux qui sont attrapés sont en bas de la chaîne", estime une source ayant connaissance de l'enquête.

Les cinq Mexicains arrêtés en mai à Swartruggens font partie de ceux-là.

Ils ont dit venir voir les Big Five et ensuite, d'après leur récit, ils auraient été retenus contre leur gré par la personne venue les récupérer à l'aéroport, privés de leur passeport et abandonnés dans ces endroits isolés.

Pour des otages, une source ayant connaissance de l'enquête les trouve "très bien traités". "Leur nourriture était haut de gamme, leurs bouteilles d'alcool aussi," s'amuse-t-elle. Et pour des amateurs de safari, ils n'avaient aucune idée de l'identité des cinq animaux faisant partie des Big Five, ricane-t-elle.

- Consommation locale -

Exactement le même schéma s'observe au Nigeria, où la production et le trafic de méthamphétamine soupçonnés d'être liés aux cartels mexicains de Sinaloa et de Jalisco Nouvelle Génération sont revenus une décennie après que les autorités pensaient s'en être débarrassées.

Dans ce pays, bénéficiant également de vastes étendues de campagne reculée et au trafic portuaire et aérien intenses, les cartels "sont venus transmettre leur expertise technique à leurs collaborateurs locaux", explique un porte-parole de la National Drug Law Enforcement Agency (NDLEA), Femi Babafemi.

"Après qu'ils ont été chassés, les collaborateurs locaux ont pris le relais." En dix ans, 28 laboratoires clandestins de méthamphétamine ont été démantelés, dont cinq impliquant des Mexicains.

Avant que les autorités ne fassent une descente en mai dans le laboratoire de l'État rural d'Ogun (sud-ouest), les habitants d'Abidagba et du village voisin d'Iroto s'étaient réjouis de l'intensification de l'activité dans la forêt proche.

Il y avait des constructions et "nous avons entendu des rumeurs selon lesquelles ils allaient y construire un lotissement", raconte Florence Banjo, 59 ans. "J'étais contente qu'ils finissent enfin par goudronner la route qui mène à notre village."

À la place, les nouveaux voisins ont construit le plus grand laboratoire de méthamphétamine jamais découvert au Nigeria.

Sept Nigérians et trois Mexicains, accusés de liens avec des cartels, ont été arrêtés. Un autre ressortissant mexicain a été appréhendé lors d'un coup de filet en juin, dans l'État d'Oyo (sud-ouest).

"La production industrielle constatée dans les deux laboratoires confirme qu'ils ciblaient le marché international, en particulier l'Europe, l'Asie du Sud-Est et l'Océanie", dit M. Babafemi.

Selon lui, cette montée en puissance des cartels s'explique en partie par le fait que la production en Amérique latine est soumise à une pression accrue des gouvernements de la région et des États-Unis.

"Si l'objectif est de freiner le trafic ou de réduire l'influence des cartels, il faut s'inquiéter sérieusement du développement de leurs activités en dehors de leur principal bastion, qui est le Mexique", souligne la directrice de l'Initiative sur les groupes armés non étatiques de la Brookings Institution, Vanda Felbab-Brown.

Même au Mozambique, considéré jusqu'à il y a quelques années comme un pays où la drogue ne faisait que passer, deux ressortissants mexicains ont été arrêtés à l'aéroport de Maputo en avril. Au domicile de leur complice présumé mozambicain, de très grandes quantités de produits chimiques pouvant servir à fabriquer de la meth ont été saisies. Elles provenaient d'Afrique du Sud, selon Devon Naicker.

La production et le transit à grande échelle de la drogue de synthèse au Nigeria comme au Mozambique favorisent sa consommation sur le marché local, à un rythme croissant, s'inquiètent les autorités des deux pays.

"Les intermédiaires sont souvent payés en drogue plutôt qu'en espèces et doivent par la suite écouler ce produit sur place", rappelle le chef de bureau à Maputo de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), Antonio De Vivo.

Ancien toxicomane, Paulo Ferrao, 27 ans, désormais employé au centre de désintoxication Remar près de Maputo, l'a constaté: il devient plus facile pour les jeunes d'accéder aux drogues et "nous recevons davantage de cas de méthamphétamine".

E.Flores--AT