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Aux chantiers navals de Gdansk, les femmes sont les reines des hauteurs
Chaque matin, depuis près de trente ans, Halina Krauze s'installe dans sa cabine de grue coulissante aux chantiers navals de Gdansk, berceau historique du syndicat Solidarité.
Pendant huit heures, elle déplace des tonnes de métal destinées à devenir coques de navires ou éléments d'éoliennes. A 65 ans, elle fait partie des dizaines d'opératrices qui occupent depuis des décennies ce métier largement réservé aux femmes. Et elle n'est pas la plus âgée.
Du haut de sa grue d'une quinzaine de mètres, elle domine l'immense halle de 6.500 mètres carrés, la plus grande de ce type en Europe centrale, où s'affairent des centaines d'ouvriers en habits de travail, casques et lunettes de protection sur la tête.
Autour d'elle, le vacarme est constant, les étincelles fusent de partout, et la fumée des soudures monte aux narines.
" Environ 70% d'opérateurs de grues aux chantiers aujourd'hui sont des femmes", explique-t‑elle, une tradition héritée de l'époque communisme.
Agnieszka Pyrzanowska, une porte-parole du Groupe industriel Baltic, une société d'Etat, qui après de multiples transformations économiques a repris une partie des chantiers, confirme.
Sous l'ancien régime, "il fallait bien employer les femmes quelque part, et comme elles ne pouvaient pas faire des travaux pénibles (…) l'idée était de les intégrer aussi dans un autre type d'activité ", comme la conduite de grues.
"C'était une entreprise où travaillait des familles entières ", ajoute‑t‑elle.
- Une légende -
Mme Krauze en témoigne: elle a rencontré son mari Stanislaw sur les chantiers, et ils travaillent aujourd'hui dans la même brigade.
" Oh, il est là‑bas en haut !" lance‑t‑elle en saluant d'un geste vif la cabine qui passe.
Entrée en 1983 dans les chantiers alors nommés Vladimir Lénine, elle a travaillé d'abord dans une chaufferie à charbon, avant de devenir grutière. Elle a vécu la faillite, toutes les restructurations.
" Au début, c'était des chantiers navals, on construisait une bonne dizaine de navires par an, et maintenant on construit des dizaines de tours d'éoliennes par an, c'est autre chose", dit‑elle.
Elle est fière d'avoir travaillé avec la même grue qu'Anna Walentynowicz, figure fondatrice de Solidarité, dont le licenciement en août 1980 a déclenché la grande grève des chantiers et mené à la création du premier syndicat libre du bloc communiste.
Pour Mme Krauze, Walentynowicz "était une sorte de légende, surtout parmi la vieille génération".
D'une main sûre, suivant les gestes d'un ouvrier au sol, elle déplace une section d'éolienne de cinq mètres de diamètre et la dépose délicatement parmi d'autres fragments.
- Nostalgique -
"J'ai l'impression que les hommes préfèrent travailler avec les femmes, plus calmes et plus précises", estime‑t‑elle.
Lesia Kovaltchouk, Ukrainienne de 48 ans, réfugiée en Pologne depuis l'invasion à grande échelle de son pays par la Russie en 2022 partage ce point de vue.
"Les mecs, eux, c'est vite, vite, et les filles c'est tout en délicatesse", sourit‑elle. Elle rappelle aussi la responsabilité du métier: " En dessous de toi, il y a des gens et tu dois faire attention pour qu'il ne leur arrive rien, qu'il n'y ait pas une tragédie ".
Après une quinzaine d'années passées en Ukraine comme grutière, elle transmet désormais son savoir‑faire aux jeunes apprentis sur les chantiers de Gdansk, parmi lesquels une compatriote installée dans sa cabine dont elle suit les gestes avec attention.
"En Ukraine, c'est tout à fait normal que ce sont les femmes qui travaillent comme opératrice de grues. Personne ne s'étonne", affirme‑t‑elle.
À la veille de la Journée internationale des droits des femmes, Halina Krauze se montre nostalgique.
Elle évoque l'époque communiste où les ouvrières recevaient de petits cadeaux: "les fameux collants, des chocolats, des œillets".
Aujourd'hui, regrette‑t‑elle, "il n’y a plus rien, tous les syndicats oublient les femmes".
G.P.Martin--AT