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Marine Le Pen ou les ambitions contrariées d'une héritière
Marine Le Pen, entravée par la justice dans sa course à l'Elysée, peut à nouveau se poser comme la victime d'un "système" dont elle se dit persécutée, leitmotiv d'une carrière politique de près de trente ans lors de laquelle elle a autant mis en scène ses déboires que sa capacité, jusqu'alors, à les surmonter.
"Un procès politique"? En aucun cas, avait-elle d'abord juré, disant "faire confiance en la Justice".
Il s'agissait, pour Marine Le Pen, de parachever une entreprise de "normalisation", respectueuse des institutions, deux ans avant une quatrième candidature à l'Elysée que les sondages, pour la première fois, lui promettaient potentiellement victorieuse.
Mais, lorsque son ciel judiciaire s'est assombri, celle qui avait dit, treize ans plus tôt lors de son accession à la tête du Rassemblement national (ex-FN) "prendre l'ensemble de l'histoire de (son) parti" et "assumer tout", en retrouvait soudainement les accents outranciers.
"C'est ma mort politique qu'on réclame", se posait-elle en victime d'un "système", reprenant les antiennes de son père, Jean-Marie Le Pen, qui avaient fait le succès du parti extrémiste dès les années 80.
- Mater dolorosa -
Née en 1968, elle n'avait que quatre ans lorsque ce patriarche co-fonde le Front national, six ans lors de sa première candidature à la présidentielle, et à peine deux de plus lorsque la famille réchappe à un attentat dans leur appartement parisien.
Marine Le Pen, la fille du "diable de la République", raconte alors une construction personnelle indissociable de son père et de ses idées, rappelant les brimades scolaires ou, adolescente, le brutal départ de sa mère du foyer familial abondamment relayé par les médias.
Le piteux score de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle de 2002 (17,79%) la convainc néanmoins que la seule rhétorique de la provocation et de la victimisation du FN est une impasse.
D'autant que celle qui a été adoubée par son père pour reprendre le flambeau nourrit une divergence majeure avec lui: Marine Le Pen, elle, veut le pouvoir.
La stratégie nouvelle tient en un mot, "dédiabolisation", qui la conduit notamment à la tête du parti à partir de 2011 à opérer des revirements programmatiques spectaculaires, au risque de l'illisibilité, sur l'Union européenne, l'euro, la peine de mort ou les alliances internationales.
Il n'est plus question non plus de prêter le flanc aux critiques en accointances douteuses ou ambiguïtés sur le racisme et l'antisémitisme.
Marine Le Pen limoge les éléments les plus radicaux jusqu'à son propre père, en 2015, une tragi-comédie politico-familiale, où elle entend occuper le rôle sacrificiel, diffusée en direct sur les chaînes d'information en continu.
Sept ans plus, tard, elle retrouve ces mêmes accents lorsque sa nièce, Marion Maréchal, lui préfère Eric Zemmour pour la présidentielle: "Je l'ai élevée avec ma sœur pendant les premières années de sa vie", sanglote-t-elle sur BFMTV - ladite sœur et mère de Marion, Yann Le Pen, proteste.
La figure de mater dolorosa doit procéder d'une "humanisation" de l'aspirante présidente Le Pen, une "honnête mère de famille" qui a surmonté les épreuves politiques et personnelles, proche du peuple et chantre d'une France "apaisée".
A la tête de 120 députés dans une Assemblée nationale éclatée, elle veille encore à incarner "le calme des vieilles troupes", prérequis de la fonction suprême qu'elle vise.
- Passionaria -
Le personnage a pourtant ses failles: consciemment ou non, il est régulièrement visité par celui de la passionaria, Marine-la-réprouvée, paria, victime, toujours, de l'"Etat profond" - variante de "l'establishment" cher à son père - que ce soit lorsque le parti est au bord de la faillite ou qu'un "front républicain" se met en place.
Jusqu'à ce procès, derrière lequel elle voit la main de l'honnie Union européenne, et qui signe - provisoirement - sa chute politique.
Un mois et demi après les réquisitions, la mort de Jean-Marie Le Pen la faisait d'ailleurs revenir sur sa décision de l'exclure, qu'elle "ne se pardonnera jamais". L'apparente absolution a fait tiquer quelques conseillers.
Les diatribes s'accompagnent également du geste, jusqu'à trébucher. N'est-ce pas sa difficulté à se maîtriser qui lui a fait perdre son débat d'entre-deux-tours de la présidentielle de 2017, lorsqu'elle a singé la série "Les envahisseurs" en ricanant à gorge déployée?
"C'est parfois plus fort qu'elle", admet un proche, qui entend lui faire renoncer en public à l'ironie, le second degré et la violence verbale, réputés contre-productifs.
Marine Le Pen veut au contraire croire que cette singularité participe des promesses de changement qu'elle doit apporter avec son parti.
Mais son mantra, "On a survécu à tout, on survivra encore au reste", a soudainement perdu de sa superbe, lundi: désormais empêchée de concourir à nouveau à l'Elysée, elle ne peut plus compter que sur une hypothétique décision en appel davantage favorable d'ici 2027, pour espérer retourner l'une des situations les plus délicates de sa carrière.
H.Thompson--AT