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"La sueur épargne le sang": au coeur du bourbier de Bakhmout avec la 58e brigade ukrainienne
Bakhmout, dans l'est de l'Ukraine, à 15 km des positions russes : "Paré". Les quatre artilleurs ukrainiens se baissent, mains sur les oreilles. "Feu !". L'ogive est expulsée dans un fracas de flammes et de fumée vers une position russe.
"Selon les coordonnées reçues, la cible est de l'infanterie", indique Oleksandr, 37 ans, entre deux ordres à la radio. Il commande ce petit groupe d'artilleurs de la 58e brigade d'infanterie motorisée des forces ukrainiennes.
Moins de 30 secondes plus tard, peut-être plus, l'obus de 50 kg, récupéré aux Russes après leur retrait d'une ville voisine et dite "à fragmentation", explosera dans le ciel à environ 15 km de là, tapissant de sous-munitions la position d'un groupe de soldats russes.
En appui, un drone ukrainien s'assure "en temps réel" de l’efficacité du tir du vieux canon soviétique D-20, et aide à affiner le prochain.
A Bakhmout, ville du Donbass ukrainien, la bataille dure depuis quatre mois dans sa phase active. Depuis le début de l'invasion russe, c'est l'une des plus longues et dite l'une des plus létales pour les deux armées, sans que les pertes soient chiffrables.
Mais le front reste désormais quasi statique depuis début octobre, malgré quelques prises qui se comptent ici en mètres, et aussitôt perdues, par l'un ou l'autre camp.
Côté russe, Moscou appuie de toutes ses forces, suppléées par des contingents de mercenaires du groupe paramilitaire Wagner, envoyés quotidiennement à la mort en première ligne, et renommés "soldats à usage unique" par les Ukrainiens.
Ces derniers, à la contre-offensive sur l'autre front Sud, se contentent de maintenir leurs lignes, en essayant de perdre le moins d'hommes et de matériel possible dans cette bataille d'attrition, menée par les Russes.
"Le proverbe militaire dit que la sueur de l'artillerie épargne le sang de l'infanterie", fait valoir Oleksander, qui, après la frappe mortelle sur la ligne ennemie, espère avoir pu sauver la vie de quelques uns des siens.
Les artilleurs ont maintenant quelques minutes pour décamper avant la réplique russe. Dans l'intervalle, ils ouvrent et se partagent un paquet de graines de tournesol pour célébrer leur frappe.
- "Limousine" -
A 5 km des positions russes: dans un quartier de la ville en partie ravagée (comptant 70.000 habitants avant la guerre), le sous-sol d'un immeuble anonyme abrite le commandement et la garnison de la 58e brigade.
C'est la "rotation du lundi". Une quinzaine de fantassins vient d'arriver, se guidant dans le sous-terrain à la lumière du téléphone portable. Les mines des soldats sont très serrées. Le bourbier de Bakhmout a mauvaise réputation.
La 58e brigade motorisée d'infanterie des forces ukrainiennes, dont la devise est "Ensemble jusqu'à la victoire", a combattu la première partie de la guerre sur le front sud du Donbass, à Peske, avant d'être déployée entre mai et septembre à Bakhmout.
Dans la fumée de cigarette et à la lumière de bougies quand le générateur lâche, un soldat s'assoit sur une chaise, chargé du remplissage des munitions, un autre va chercher le baril de bortsch (potage), un autre pique un somme, encore dans son bardas, droit sur sa chaise.
A quoi s'attendent-ils là bas ? "Moins on en sait, mieux c'est", relève Bullet, soldat volontaire de 25 ans, assistant "lance-grenade", de la sueur et de la buée sous ses lunettes.
Au-dessus d'eux, les bombardements matinaux s'intensifient. De là, tout déplacement de la brigade vers la ligne de contact se fera en transport blindé.
A l'extérieur, "la limousine" est arrivée. Dans le BMP-1 - un véhicule de combat d'infanterie soviétique au blindage pas des plus modernes et parfois appelé "le tombeau de nos frères" - entre superstition et bon sens, les soldats évitent de s'assoir sur le côté qui roulera exposé aux positions russes.
Les chenilles du BMP-1 passent la rivière et s'engagent vers le champs de ruines de cette partie de la ville pour atteindre le secteur nord-est de Bakhmout, dont la 58e brigade a la charge, la 93e tenant elle le sud-est.
- "Guerre totale" -
A 1,5 km de la ligne de contact: la dernière position couverte ukrainienne, dans le nord-est de Bakhmout, est installée à l'abri dans les ruines d'un entrepôt industriel.
Depuis cette planque, de la "première ligne", la dernière avant la "ligne zéro", un groupe de cinq soldats est chargé de sorties quotidiennes à haut risques, pour ravitailler la ligne de contact en munitions ou logistique, mais aussi de l'évacuation des morts et des blessés.
L'AFP n'est pas été autorisée à se rendre plus loin.
"Nous sortons à deux véhicules (blindés), l'un couvre l'autre", explique "Demon", 29 ans, les joues creusées et les cheveux collés au visage, en enlevant son casque.
Toutes les interventions du groupe de la 58e se font sous le feu russe, et sont couvertes par des salves de tirs au lance-roquette RPG en direction de l'ennemi. Dès 200 mètres, pas avant pour éviter l'accident de tir ami.
"Notre mission, c'est de repartir le plus vite possible et sans perdre quelqu'un", ajoute Demon.
"Petrokha", leur sergent, fume une cigarette, les deux doigts broyant le filtre, un oeil sur le ciel depuis la porte du hangar, pour guetter tout repérage de drone russe sur sa cachette.
"C'est la guerre totale", lâche-t-il.
"Totale, car nous utilisons tout, l'artillerie, l'aviation et ..." ses hommes, dit-il, la voix qui se noue.
"Ils (les Russes) déversent de la viande humaine, des hommes qu'ils ne considèrent plus comme des hommes mais comme des munitions", poursuit-il.
"Ca fait 70 ans qu'on avait pas vu ça", conclut le sergent, très ému.
H.Gonzales--AT