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A Okinawa, l'allergie aux bases américaines à l'épreuve des tensions avec la Chine
Dans les îles japonaises d'Okinawa, l'opposition viscérale à la présence militaire américaine masque une réalité plus nuancée, nombre de leurs habitants s'inquiétant désormais davantage des difficultés économiques et des tensions croissantes avec la Chine.
Ce département de 1,5 million d'habitants ne représente que 0,6% de la superficie du Japon, mais il accueille 70% de la surface des bases américaines dans le pays et plus de la moitié des quelque 50.000 soldats américains présents dans l'Archipel.
"Okinawa est accablé par un fardeau excessif" comparé au reste du pays, déclare à l'AFP Ryo Matayoshi, 39 ans, élu au conseil municipal de Ginowan, sur l'île principale d'Okinawa.
Mais "si l'on pense à la sécurité du Japon et de l'Asie de l'Est, la présence de bases à Okinawa est inévitable", ajoute-t-il. "Beaucoup de notre génération voient cette réalité", estime-t-il.
Cet incident et l'invasion russe de l'Ukraine "ont intensifié la perception d'une menace et cela a probablement renforcé le soutien à la présence des bases à Okinawa", estime Yoichiro Sato, professeur à l'Université Ritsumeikan d'Asie-Pacifique, spécialiste des questions de politique étrangère et de sécurité.
L'allergie à toute présence militaire est pourtant à fleur de peau à Okinawa.
Autrefois royaume indépendant, l'archipel a été annexé à la fin du 19e siècle par le Japon qui l'a utilisé pour ralentir la progression des soldats américains pendant la Seconde Guerre mondiale, au prix d'importants sacrifices humains: un quart de la population a péri pendant la bataille d'Okinawa en 1945.
Okinawa a ensuite été occupé jusqu'en 1972 par les Américains, qui y conservent une forte présence militaire en vertu du traité de sécurité mutuelle nippo-américain, pierre angulaire de la défense nippone.
- Crimes, nuisances et pollution -
L'opposition à la présence militaire américaine se cristallise autour de la relocalisation de la base aérienne de Futenma, en plein centre de la ville de Ginowan. Le gouvernement veut qu'elle soit déplacée à Henoko, plus au nord.
Futenma, parfois qualifiée de base "la plus dangereuse au monde", a été associée à de nombreux accidents, dont le crash d'un hélicoptère sur un bâtiment universitaire en 2004 ou la chute d'un hublot dans la cour d'une école primaire en 2017.
Mais les Okinawaïens ont surtout été indignés par des crimes violents, comme l'enlèvement et le viol d'une fille de 12 ans par trois soldats américains en 1995. Entre 1972 et 2020, le département a recensé 582 affaires de crimes violents, meurtres, violences sexuelles ou vols à main armée, attribués au personnel militaire américain.
"Le mouvement anti-bases est déjà ancien" mais régulièrement revigoré par de tels crimes, explique Suzuyo Takazato, femme politique locale et militante pacifiste de 82 ans, évoquant aussi les nuisances sonores et la pollution environnementale liées aux bases.
Derrière la réélection début septembre du gouverneur d'Okinawa, Denny Tamaki, anti-bases, se cache en fait une lente progression aux élections locales des candidats soutenus par le Parti libéral-démocrate (PLD, droite nationaliste) au pouvoir au Japon.
- "Partie du paysage" -
Or selon un sondage du quotidien Asahi début septembre, seuls 32% des habitants d'Okinawa jugeaient la question des bases prioritaire, contre 42% en 2018 et 45% en 2014.
L'économie arrivait en tête des préoccupations à Okinawa, département le plus pauvre du Japon où le taux de pauvreté infantile est deux fois plus élevé que la moyenne nationale, et très dépendant du tourisme, qui a beaucoup souffert de la pandémie.
Selon des chiffres officiels, la contribution des bases au PIB départemental n'était plus que de 6% en 2017, contre 15,5% en 1972.
Son économie fragile rend Okinawa "dépendant" du parti au pouvoir "pour diverses formes d'aides, subventions" et projets de construction, estime l'universitaire Yoichiro Sato.
La rhétorique parfois ouvertement anti-chinoise du PLD et sa volonté de doper le budget national de la Défense rapporteraient aussi des voix aux candidats locaux qu'il soutient.
L'oubli et la résignation jouent aussi un rôle, selon Mme Takazato.
"Elles font partie du paysage", souligne-t-elle, "cela fait maintenant 77 ans qu'il y a des bases à Okinawa, soit trois générations qui ont grandi avec cette présence". Certains "pensent qu'on ne peut rien y faire, qu'on n'a pas d'autre choix que de les accepter", regrette-t-elle.
"La réalité, c'est que nous sommes en train de devenir de bons voisins", estime l'élu municipal de Ginowan, Ryo Matayoshi. "Les soldats américains participent à des opérations de nettoyage ou à des fêtes traditionnelles avec les habitants" et certains Okinawaïens "comptent des soldats parmi leurs amis".
"Le sentiment d'aversion s'estompe progressivement", pense-t-il.
K.Hill--AT