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Ukraine : 24 heures dans l'hôpital de Dnipro, au rythme ordinaire de la guerre
Le chirurgien esquisse un signe de croix, puis incise l'amas de chair, d'os et de sang. Neuf heures, déjà trois amputations : l'hôpital central de Dnipro, dans le centre-est de l'Ukraine, s'éveille.
Sous la lame, un soldat de 27 ans, les deux jambes déchiquetées par un drone russe.
Dans le bloc, Serguiï Ryjenko et son aréopage de médecins observent en silence. "Je ne m'y ferai jamais", souffle l'une d'elles en s'éclipsant.
Depuis l'invasion russe de 2022, le directeur de l'hôpital Metchnikov voit défiler un flot de blessés évacués du sud et de l'est du pays, où les combats font rage.
En quatre ans de guerre, les balles ont progressivement laissé place aux drones, aux missiles et aux bombes planantes, qui "déchiquettent les corps, arrachent les membres" des soldats comme des civils, résume le docteur Ryjenko.
Alors, chaque matin, il arpente les coursives pour coordonner "entre 50 et 100 opérations".
Portes battantes. Dans le couloir, une femme au visage ensanglanté. Puis une chambre : un civil et trois militaires.
"On parlera de votre bravoure à votre commandant", murmure-t-il à l'oreille d'un visage criblé d'impacts.
Il est dix heures. La visite s'achève.
- Tête fracassée et nouveau né -
Pain noir, cerises mûres, "un café", puis "des membres coupés". Onze heures. Dans la salle de repos, l'odeur d'antiseptique se mêle à celle de l'ail.
Pour les infirmières Olga et Rouslana, l'humour noir accompagne ces "matinées qui commencent de manière un peu morbide".
Entre leurs doigts, 83 % des patients arrivent inanimés ou mutilés.
"La dernière frappe... l'un avait les entrailles dehors, il les tenait dans ses mains. L'autre avait la tête fracassée", raconte Rouslana Vorobiova, assise sur un lit d'appoint.
Elle s'y effondre parfois durant ses 24 heures de garde.
Quand elle dort, il lui arrive de rêver de son travail ou des explosions.
À plus de cent kilomètres de la ligne de front, Dnipro vit aussi sous la menace permanente des frappes russes.
Et dans les blocs, Rouslana voit les conséquences physiques de la guerre, "ça la rend plus terrifiante encore", lâche-t-elle.
Alors, lorsqu'elle quitte sa maison, ce sont ses enfants qui occupent ses pensées.
De l'autre côté de l'hôpital, une famille se prend en photo, un nouveau-né dans les bras. "Je peux le prendre ?", insiste l'enfant auprès de sa mère.
Treize heures. Un Ukrainien est né. Olga Fandeïeva, obstétricienne, sourit béatement devant la scène. Faute de personnel, elle part souvent aider le service de traumatologie.
"Après avoir vu tant de jeunes mutilés, tenir les petits pieds d'un bébé vous remet à zéro. C'est fou", dit-elle.
Comme elle, des soignants viennent se ressourcer à la maternité car ici, "vous comprenez pourquoi vous vivez et travaillez", assure Olga.
D'autres choisissent de s'éclipser dans l'arrière-cour, où civils et militaires se mêlent le temps d'une cigarette.
Sur le béton, un poème griffonné au feutre noir : "Quiconque a été ne serait-ce qu'une fois en enfer y laisse son âme ; il n'en reste que le sang et la chair."
- Nuit "calme" -
Le soleil baisse, les cafés se multiplient et les opérations s'enchaînent.
Dix-huit heures, les cernes gagnent Rouslana.
Dans la salle des infirmières, elle saisit un lourd registre du rebord d'une fenêtre : "1958. On dirait une date."
C'est pourtant le nombre d'opérations traumatologiques depuis le début de l'année. Un chiffre "ordinaire" pour un pays en guerre, dit-elle.
À l'hôpital Metchnikov, les patients polytraumatisés sont désormais la règle, certains devant subir une vingtaine d'opérations en moins d'une semaine.
L'établissement s'est spécialisé dans la chirurgie réparatrice d'urgence. La multiplication des blessures de drones attire des médecins occidentaux venus se former à des traumatismes encore rares ailleurs.
Rouslana referme le registre.
À l'accueil, des ambulanciers en gilet pare-balles transportent un homme au visage emmailloté, des éclats de drones dans la gorge, les yeux et le cerveau.
Selon le directeur de l'hôpital, la guerre en Ukraine laisse désormais "des plaies béantes à la place des visages".
Minuit approche. À l'accueil, le médecin de garde éteint les néons, "pour reposer les yeux".
Sur le comptoir, la réceptionniste s'endort. Quelques ronflements résonnent dans les couloirs. Juste le temps qu'apparaisse un nouveau blessé venu du front.
Un médecin le prend en charge, des traces de drap sur la joue, une traînée de sang sur le sabot.
Jusqu'au petit matin, une demi-douzaine d'ambulances vont défiler.
S'y ajoutent des habitants de Dnipro, victimes de crises d'angoisse, autre conséquence de la guerre.
Une nuit "calme", selon les soignants.
Huit heures, les coursives s'animent. L'équipe de jour arrive, Rouslana rentre chez elle.
Les chirurgiens enfilent leurs blouses. Le Dr Sergiï Ryjenko commence sa tournée matinale.
Dans un bloc opératoire de l'hôpital Metchnikov, une nouvelle journée commence.
W.Stewart--AT