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Sous le feu russe, le port d'Odessa continue de fonctionner vaille que vaille
Descendre d'une grue en vitesse pour courir aux abris, interrompre toute activité plusieurs heures d'affilée: l'escalade des frappes russes sur le port d'Odessa sur la mer Noire met sous haute tension le personnel et les opérateurs de cette infrastructure, cruciale pour l'économie ukrainienne.
"C'est la guerre, toutes les nuits", résume crûment Viktor Berestenko, jeune patron de la société Inter Trans Logistics, qui se fait volontiers le porte-voix des entreprises pour parler du port, sujet soumis à de strictes restrictions en raison de son importance stratégique.
Le port a été déclaré zone militaire après le début de l'invasion russe de 2022 et interdit d'accès à toute personne extérieure.
Mais la ville d'Odessa - un million d'habitants - garde la tête haute malgré des attaques russes quasi quotidiennes.
Les voitures de luxe côtoient les restaurants bondés, et en bord de mer, des familles déambulent près des équipes de défense aérienne, même lorsque celles-ci tirent sur des drones russes.
Plus grand hub d'Ukraine sur la mer Noire, Odessa, et ses satellites Pivdenny à 40 km à l'est et Tchornomosk à une trentaine de km à l'ouest, sont parmi les derniers ports maritimes à fonctionner.
La grande majorité des exportations ukrainiennes, principalement les céréales, transitent par Odessa.
Y travailler est "effrayant", raconte Iryna, 41 ans, employée au terminal des containers, en décrivant des journées ponctuées par les alertes aériennes et les allers-retours aux abris du port.
Rien qu'en 2025, il y a eu 800 alertes aériennes dans la région d'Odessa, entraînant plus d'un mois de perte d'activité, selon l'Administration des ports maritimes ukrainiens (USPA).
"Dès que la sirène se met en marche, on va à l'abri et on se met entre les mains de Dieu", poursuit Iryna, interrogée au téléphone et ne donnant pas son nom de famille.
"Parfois on travaille sans problème, parfois on reste des heures dans l'abri. C'est très difficile à prévoir, tout dépend de... nos voisins", ironise-t-elle.
Les forces russes tirent souvent sur Odessa depuis la Crimée, péninsule ukrainienne annexée par Moscou en 2014, à quelque 300 km à vol d'oiseau.
Certains missiles mettent quelques minutes -parfois moins de deux- à arriver.
"Quand vous êtes sur une grue, il faut au moins 45 secondes pour en descendre", souligne M. Berestenko, en faisant défiler sur son portable les photos de camions carbonisés ou d'entrepôts endommagés par les frappes.
Ces attaques font aussi des morts. En décembre, huit personnes, dont plusieurs employés du port, ont été tuées par un missile balistique.
- "Pression sans précédent" -
Le port a été ciblé dès 2022, mais les attaques russes se sont fortement intensifiées l'an dernier, dans le cadre de la campagne contre les infrastructures énergétiques, ferroviaires et portuaires de l'Ukraine.
"Le nombre d'attaques est passé de 36 en 2024 à 96 en 2025", constate Mykola Kravtchouk, dirigeant de l'USPA à Odessa, déplorant une "pression sans précédent" de Moscou.
Quelque 57 navires et 336 installations portuaires ont été endommagées l'an dernier, énumère-t-il.
"Aujourd'hui, nous avons deux priorités: assurer la sécurité des personnels, et le fonctionnement des ports et du corridor maritime", souligne M. Kravtchouk.
A l'été 2022, un accord conclu sous l'égide de la Turquie et de l'Onu avait permis aux ports de fonctionner et à Kiev, exportateur mondial de céréales de premier plan, de continuer à acheminer ses grains via la mer Noire.
Après le retrait unilatéral russe en 2023, l'Ukraine a établi un nouveau corridor le long de la côte nord-ouest vers le Bosphore.
Selon Kiev, ce corridor a depuis permis de transporter plus de 170 millions de tonnes de cargaisons: une petite partie d'importations, mais surtout 105 millions de tonnes de céréales envoyées en direction de 55 pays, notamment africains.
Mais les frappes russes ont des conséquences: l'an dernier, le volume de l'activité est passé à 82 millions de tonnes contre 97 millions de tonnes en 2024, selon Viktor Berestenko.
Pour lui, le but de Moscou est de "couper l'Ukraine de la mer". "Sans ses ports l'Ukraine sera détruite", répète l'homme d'affaires.
L'impact est aussi écologique. Une frappe le 20 décembre sur le plus grand terminal d'huile végétale du pays, dans le port de Pivdenny, a ainsi provoqué une pollution massive sur la côte de la mer Noire.
"Ce n'est que le dernier exemple en date", soupire l'écologiste et biochimiste Vladyslav Belinsky. Selon lui, quelque 130 km2 ont été pollués, entrainant la mort de milliers d'oiseaux et d'hippocampes.
A.Moore--AT