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Dans les campagnes indiennes, les premières révolutions de l'IA
Aussi à l'aise pour planter des légumes que pour pianoter sur un clavier d'ordinateur... A 27 ans, Chandmani Kerketta est l'un des nombreux visages d'une armée qui s'est levée dans les campagnes de l'Inde pour mener la révolution de l'intelligence artificielle (IA).
De son village au Jharkhand (est), la jeune femme supervise le travail de fourmi d'une équipe d'annotateurs, ces petites mains qui nourrissent les machines de l'IA des textes, sons et images qui leurs sont indispensables pour s'entraîner.
Chandmani Kerketta ne disposait que des quelques notions de codage informatique enseignées à l'école lorsqu'elle a rejoint, il y a quelques années, le grand chambardement technologique en cours.
"Ce travail m'a permis de finir mes études et de donner un coup de main à la maison pour l'exploitation", explique-t-elle devant les plants de tomates et de pois familiaux.
"Après mon travail sur écran pendant la nuit, je dors un petit peu et je m'empresse de venir aider la famille", poursuit cette récente diplômée en histoire. "Ici, rien n'est possible sans agriculture".
Comme Chandmani Kerketta, de nombreuses jeunes femmes des environs de Ranchi, la capitale du Jharkhand, ont rejoint la piétaille de l'IA, qui leur offre l'occasion d'une carrière inattendue sans avoir à migrer dans une grande ville.
Selon l'entreprise américaine ScryAI, l'Inde, qui accueille en février un sommet international sur l'IA, héberge au moins 200.000 annotateurs sur son territoire - la moitié des effectifs mondiaux de la spécialité.
Pas étonnant dans le pays le plus peuplé de la planète - près de 1,5 milliard d'habitants - dont la main d'œuvre abondante, formée et bon marché en a déjà fait un champion de la sous-traitance informatique.
- Rester au village -
Ces dernier mois, plusieurs grands noms de la "tech" américaine comme Google, Microsoft ou Amazon ont annoncé des dizaines de milliards de dollars d'investissements pour y construire des centres de données aussi gigantesques qu'énergivores.
En attendant qu'ils sortent de terre, l'IA indienne se développe surtout dans les petites villes et les villages, où des cohortes d'anonymes décrivent des données brutes (texte, audio, photo, vidéo) pour les rendre compréhensibles par un modèle d'apprentissage automatique.
Dans l'Etat du Tamil Nadu (sud), Indu Nadarajan télétravaille pour l'entreprise indienne NextWealth. Sa spécialité ? Annoter des images de phares, d'animaux, de lampadaires ou de passages pour piétons pour alimenter l'ordinateur de bord des voitures sans chauffeur.
Le faire depuis son village du district de Nammakal la satisfait pleinement. "Beaucoup vont à Chennai ou Bangalore pour se former à l'IA", dit cette titulaire d'un master en mathématiques, "je suis particulièrement fière de pouvoir le faire en restant dans mon village natal".
Son patron Sridhar Mitta, fondateur de l'entreprise, ne doutait pas du succès de cette recette.
"La distance ne compte plus (...) n'importe qui peut accomplir sa tâche où qu'il soit, car les données transitent par internet", détaille cet ancien dirigeant du géant indien des services informatiques Wipro.
"Si je suis capable de concevoir un produit pour une entreprise américaine éloignée de 5.000 miles", poursuit l'octogénaire, "je ne vois pas ce qui m'empêcherait d'employer des gens à seulement 200 miles d'ici".
Le PDG ne regrette pas de son choix d'avoir recruté des annotateurs dotés d'un bagage technique minimal, qu'il paie de 274 à 550 dollars par mois.
"Nous avons changé d'approche en allant dans les petites villes, en retenant les gens qui étaient disponibles, en déterminant les fonctions qu'ils pouvaient remplir et en les formant pour ça", résume Sridhar Mitta.
- Emancipation -
Une recette qui, pronostique-t-il, créera les emplois de demain, qui compenseront ceux supprimés par la généralisation de l'intelligence artificielle.
"Les microentreprises sont l'avenir des petites villes", veut croire le PDG de NextWealth. "Ce ne sont pas des géants qui valent un milliard de dollars mais elles seront utiles à leur région ou à leur ville en termes d'emplois".
Même fastidieux et répétitif, le travail d'annotation éveille en outre chez ceux qui s'y collent la curiosité pour les choses de l'IA, et l'envie de les partager.
"Je conseille à mes proches d'apprendre à utiliser les outils de l'IA", témoigne une autre employée de NextWealth, Amala Dhanapal. "Cela peut leur être très utile dans leur carrière", ajoute la jeune femme.
En irriguant les campagnes indiennes, aux mentalités encore conservatrices, les nouvelles technologies peuvent aussi constituer un outil d'émancipation.
"C'est un sacré truc", juge Amala Dhanapal. "La plupart des filles ont du mal à faire des études à cause de leur famille. Et même si la famille l'accepte, il faut ensuite qu'elle les autorise à travailler. Ici, ce n'est pas évident".
Pas à pas, l'introduction de l'IA pourrait donc faire évoluer quelques vieilles habitudes, espère Chandmani Kerketta.
Elle a gardé en tête les "moqueries" dont elle a fait l'objet quand elle a commencé à annoter. Certains l'accusaient aussi de vouloir "s'enfuir pour se marier" avec un garçon de la ville... "Maintenant, elles sont fières de me voir partir sur mon scooter. Et moi aussi !"
G.P.Martin--AT