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En Turquie, les exilés russes reconstruisent leur monde sans Poutine
Saniya Galimova a mis son mari dans le premier vol qui quittait la Russie et commencé d'emballer sa vie.
Dans la petite librairie qu'elle a ouverte depuis à Istanbul, où elle a aligné des romans russes et ukrainiens sur les étagères, la jeune femme de 29 ans se souvient de cette panique qui les a saisis il y a un an.
"Chaque jour je me demande si je pourrai rentrer (en Russie)", confie-t-elle.
"Mais pas tant que ce régime ne tombe pas et que la guerre se poursuit".
Saniya vivait dans la république du Tatarstan, dans le centre de la Russie; elle et son mari ont trouvé refuge sur les rives du Bosphore avec leur fillette et leur petit chien.
Un siècle avant eux, les Russes blancs qui fuyaient la révolution bolchévique de 1917 avaient déjà trouvé asile à Constantinople.
En 2022, plus de 150.000 Russes ont obtenu des permis de séjour en Turquie, selon les données officielles.
La plupart étaient jeunes, souvent diplômés, artistes ou dans le numérique, qui n'avaient aucune intention d'aller mourir dans les tranchées d'Ukraine pour une guerre qu'ils ne comprennent pas.
Saniya ne voulait pas non plus que sa fille de 10 ans grandisse dans cette Russie-là: "Même les enfants ne peuvent plus exprimer d'opinions. Ils se mettraient en danger et leurs parents avec".
- "Ils paient en cash" -
Un an après le début de la guerre, la présence russe, à Istanbul et dans plusieurs villes de la côte sud du pays comme Antalya, se lit partout.
Des affiches rédigées en caractères cyrilliques annoncent des concerts de rap russe ou fournissent des explications pour l'utilisation des transports en commun.
D'autres font la publicité pour des biens immobiliers.
A Istanbul, Inzhu Mami, une Kazakhe russophone âgée de 25 ans, est devenue indispensable à son employeur, un agent immobilier d'Esenyurt, un quartier périphérique où les tours poussent comme des champignons.
"Quand (les potentiels acquéreurs) s'adressent à quelqu'un qui parle leur langue, ça crée un lien", glisse la jeune femme, tout sourire.
Les Russes qu'Inzhu Mami voit défiler cherchent pour la plupart à investir leur argent dans le bouillonnant marché immobilier d'Istanbul.
Ils représentent désormais 60% de la clientèle, contre 5% avant la guerre, selon sa responsable Gül Gül.
"En général, ils paient en cash", explique Gül Gül, co-fondatrice de "Golden Sign".
- "Présomption d'innocence" -
Certains de ces exilés tentent de recréer le monde qu'ils ont laissé derrière eux, en ouvrant des cafés ou des lieux de rencontre telle que la librairie de Saniya Galimova.
Alexandra Nikashina met ainsi ses talents d'artiste à profit dans un salon de tatouage ultra branché de Karaköy.
"Bien sûr que j'aime la Russie", lance la jeune femme de 29 ans aux avant-bras décorés. "Mais l'idée d'être là-bas m'effraie".
Native de Samara (centre de la Russie), elle vivait depuis des années à Moscou où elle côtoyait des artistes très investis dans leur domaine et insouciants de la marche du monde.
La politique l'a rattrapée, et elle évite désormais soigneusement d'évoquer la guerre avec ses parents restés au pays.
"Nos points de vue sont trop divergents. Mais j'ai réalisé que ce qui compte avant tout désormais c'est de préserver ce que j'ai - ma famille. Cela ne servirait à rien de me lancer dans ce combat", explique-t-elle.
Son colocataire, Igor Irbitsky, abonde dans son sens.
"Je ne parle pas de politique avec mes amis au pays", confie l'infographiste de 30 ans.
"Les Russes que je rencontre ici sont généralement des gens intéressants. J'ai une présomption d'innocence envers eux".
- "Le pays a changé" -
Alexei Vyatkine voit les choses d'un regard plus sombre.
Au premier jour de la guerre, le producteur vidéo de 36 ans s'est rendu sur une place centrale de Saint-Pétersbourg, sa ville, s'attendant à retrouver une foule protestataire.
Mais presque personne ne s'est joint à lui.
"J'ai été déçu par les gens", dit-il. Nombre de ses amis se sont montrés indifférents à l'invasion, certains la soutenant même.
"Il m'est devenu difficile de leur parler", s'épanche-t-il.
L'idée de revoir un jour son pays lui semble éloignée.
"J'ai quitté une ville, celle dans laquelle je retournerais ne serait plus la même", assure-t-il. "Le pays a changé".
E.Flores--AT