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L'immigration, un débat brûlant devenu star de la campagne présidentielle
A droite et à l'extrême droite, le sujet migratoire est omniprésent dans la campagne présidentielle. Une place démesurée dans le débat, au regard des chiffres, mais révélatrice d'un "impensé" de la France, qui ne s'assume pas comme pays d'immigration, estiment historiens et démographes.
Si l'ampleur prise par le sujet interpelle, les spécialistes, interrogés par l'AFP, s'accordent à dire que le thème, lui, est un grand classique des scrutins présidentiels, quelle que soit par ailleurs la situation du pays en matière de flux migratoires.
"Le pourcentage d'immigrés, la réalité de l'immigration, n'a jamais eu de rapport avec l'omniprésence de la question dans certaines franges politiques. C'est un sujet cyclique et nous sommes au pic d'un cycle", observe l'historien Pascal Blanchard, auteur de l'"Atlas des immigrations" (2021, Autrement).
Depuis 125 ans au moins, l'immigration provoque des poussées de fièvre politique: du massacre des travailleurs italiens à Aigues-Mortes en 1893 et l'assassinat du président Sadi Carnot par un anarchiste italien en 1894, en passant par l'entre-deux guerres. A l'époque, en 1930, la France est le pays qui compte le plus fort taux d'immigrés au monde.
Aujourd'hui, le niveau de la demande d'asile, symboliquement scruté depuis la crise migratoire de 2015, a bien atteint un record en 2019 (151.000 dossiers), qui n'a reflué depuis qu'en raison de la pandémie.
Mais dans l'ensemble, la France est revenue dans le rang: elle est en dessous de la moyenne par le nombre d'étrangers sur son sol (7,6%), 15e sur les 27 pays de l'Union européenne d'après Eurostat.
Comment expliquer, alors, que la question soit si brûlante ?
- Amalgames -
D'abord parce qu'il s'agit d'un thème "de mobilisation qui marche, qui est fédérateur pour la droite et l'extrême droite" qui le font "monter en puissance depuis sept, huit ans", jusqu'à déployer aujourd'hui "une vision très radicale", analyse Pascal Blanchard.
Son explosion s'appuie aussi sur "un impensé français": "Nous sommes historiquement un grand pays d'immigration qui ne s'est jamais pensé comme un grand pays d'immigration", estime l'historien.
L'immigration "ne fait pas partie du Panthéon analytique français", explique-t-il. "On met ça sous le tapis, du coup le sujet se cristallise de manière particulière", là où le voisin allemand, par exemple, s'assume comme "pays d'assimilation", fut-ce en invoquant la "rationalité économique".
Le thème fleurit aussi, depuis quelques années, sur la disparition d'un discours alternatif.
"Pour être élu, il faut forcément mobiliser le +nous+ français. Dans le passé, la gauche est parvenue à contrer ce discours identitaire en privilégiant la question sociale et en l'élargissant aux questions humanitaires", relève Gérard Noiriel, historien spécialiste de l'immigration.
Pour lui, "ce qui distingue le plus notre époque, ce n'est pas l'ampleur de l'immigration, mais la tension de plus en plus vive entre un champ politique qui reste national et les autres sphères d'activité qui sont déjà fortement mondialisées", comme l'économie ou l'immigration.
Enfin, au moment où l'agenda fait s'entrechoquer campagne et procès des attentats du 13 novembre 2015, "l'impact du discours sur l'immigration dans l'opinion s'explique par la multiplication des attentats terroristes commis par des criminels qui se réclament de l'islam", souligne Gérard Noiriel.
Cet amalgame "immigration, islamisme, quartiers populaires, tout ça fabrique une matrice" qui infuse dans la société, reprend Pascal Blanchard.
- "Anachronique" -
A une époque où la moindre affirmation des candidats est soumise à vérification, "la bataille de chiffres pour savoir s'il y a 250.000 ou 300.000 immigrés entrés en France n'est pas le sujet", poursuit-il.
"Pour leurs électeurs, qu'ils soient 7%, 10% ou 14%, c'est de toute façon trop. Ce n'est pas rationnel, ça joue sur des réalités visuelles, comme lorsqu'on a entendu que l'équipe de France (de football) n'était plus l'équipe de France car il y a trop de Noirs."
"Ne parler que de chiffres est une impasse", juge également l'actuel patron de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, Didier Leschi.
"La question n'est pas +est-ce qu'il en faut plus ou moins ?+, mais celle de l'intégration", dans un pays où l'immigration est "en grande partie liée à l'échec des espérances portées par la décolonisation", considère l'auteur de "Ce grand dérangement, l'immigration en face" (2020, Gallimard). "Or, aujourd'hui le débat est porté par des gens qui font fi de la question sociale et focalisent l'attention sur les difficultés d'une partie de l'immigration qui a du mal à s'intégrer."
Le "décalage complet entre réalité de l'immigration, relativement faible, et le ressenti ou l'affirmation" d'une pression migratoire insoutenable donnent à cette campagne "un côté anachronique", constate le démographe Hervé Le Bras.
Et quand bien même faudrait-il répondre en se basant purement sur les chiffres, le compte n'y est pas, explique-t-il.
"En 2019, selon l'Insee, il y a eu 109.000 immigrés de plus en France. Alors sur 67 millions de Français, combien de temps faudra-t-il pour qu'il y ait un grand remplacement ?"
F.Ramirez--AT