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Dans le sud du Nigeria, les habitants d'Ayetoro assistent à l'engloutissement de leur village par l'Atlantique
"Nous marchons sur les maisons des gens", lance Akingboye Thompson, 35 ans, en avançant sur une étroite bande de sable à Ayetoro, une communauté de pêcheurs de l'État d'Ondo, dans le sud du Nigeria.
Sous ses pieds, des morceaux de bois et de tissus se mélangent au sable, ultimes vestiges de maisons englouties par les vagues, certaines il y a plusieurs années, d'autres quelques mois à peine.
Depuis le début des années 2000, l'érosion côtière s'est progressivement intensifiée à Ayetoro, selon les experts. Sous l'effet du changement climatique, l'océan Atlantique gagne du terrain, emportant tout sur son passage.
Le littoral d'Ayetoro a reculé en moyenne de 15,6 mètres par an entre 1987 et 2022, selon une étude de l'urbaniste nigérian Barnabas Ogirima James.
Les travaux d'une équipe de chercheurs publiés dans la revue Scientific Reports en 2024 indiquent que le rythme actuel de l'élévation du niveau de la mer le long des côtes du golfe de Guinée est d'environ 3,89 millimètres par an, soit environ 10,5% de plus que la moyenne mondiale.
"J'ai pris cette photo il y a 14 ans. Aujourd'hui, si vous vous placez à l'endroit même où je me tenais, vous verrez qu'il n'y a plus de bâtiments", explique à l'AFP Oluwambe Ojagbohunmi, roi traditionnel d'Ayetoro, au pied de son palais, dont le rez-de-chaussée est en grande partie inondé.
Derrière lui, les fondations d'un pylône de télécommunications piqueté d'antennes paraboliques baignent dans l'eau. Sur les anciens clichés brandis par les habitants, celui-ci se trouvait sur la terre ferme, devant plusieurs maisons désormais englouties.
"Mon palais comptait autrefois 100 pièces. Il n'en reste qu'une douzaine environ", indique le roi. "C'est notre terre, ici. Où pouvons-nous aller ? C'est compliqué", soupire-t-il.
- Familles déplacées -
En avril, une tempête a fait monter les eaux, empêchant les occupants du palais de sortir pendant une semaine entière, selon M. Ojagbohunmi et des habitants.
Surnommée "The Happy Place", Ayetoro, qui compte environ 10.000 habitants selon le roi, a été fondée en 1947 par un groupe de chrétiens souhaitant créer une société avec une mise en commun des biens inspirée du communisme.
"Je suis devenu un réfugié dans ma propre communauté depuis que j'ai perdu la maison de mon père en 2019, envahie et détruite par l'océan. J'ai pu sauver uniquement mon diplôme universitaire", confie Akingboye Thompson, assistant personnel du roi et pêcheur.
"Certaines familles ont dû changer de maison trois fois ou plus à cause de la catastrophe que nous vivons", se désole-t-il dans une rue jonchée de déchets en plastique d'Ayetoro, aux maisons de bois et de tôle souvent reliées entre elles par des passerelles surélevées.
Le roi et d'autres habitants interrogés par l'AFP affirment ne pas avoir été informés de décès par noyade jusqu'à présent.
Pourtant, pour Joke Edawole, 33 ans, vendeuse de poisson, la montée des eaux a eu des conséquences dramatiques: "Cet océan m'a tellement pris, il a tué mon père", raconte-t-elle à l'AFP, précisant que ce dernier est mort peu de temps après avoir été retrouvé inconscient dans l'eau.
Selon Oluwasegun Babatunde Esan, chercheur en architecture du paysage à l'Université de Lagos (Nigeria) et collaborateur de l'université américaine de Harvard, l'érosion sur les 850 kilomètres de littoral nigérian risque de se poursuivre si la pression foncière et les activités polluantes ne sont pas davantage réglementées.
"Il existe une demande croissante de terrains, que ce soit pour construire des logements ou pour des activités industrielles", explique-t-il.
M. Esan recommande également le développement de barrières naturelles, comme les mangroves et les cocotiers, pour réduire l'érosion.
- Santé et éducation fragilisées -
Ayetoro a reçu ponctuellement des aides matérielles d'agences gouvernementales et d'ONG, que ses habitants jugent insuffisantes.
L'unique centre de santé de la communauté n'est pas épargné par la montée des eaux.
"Parfois, l'eau atteint le niveau des fenêtres et nous devons continuer à travailler. Nous devons aider les femmes à accoucher dans ces conditions. Nous n'avons pas le choix", décrit Omomiye Oluwaseum, 26 ans, une soignante.
Et plus les inondations sont fréquentes, plus le nombre de patients pris en charge par le centre augmente.
"Les gens souffrent d'hypertension artérielle et de toutes sortes de maladies, de typhoïde, de diarrhée, à cause de l'eau qu'ils utilisent", détaille-t-elle.
Selon Sunday Akinjoye, 45 ans, enseignant, l'érosion côtière a aussi un impact conséquent sur la scolarité des enfants.
"Les écoles ont été déplacées plusieurs fois, tout comme leurs maisons. Psychologiquement, cela les affecte. Leur capacité de concentration pendant les heures de classe diminue considérablement", déplore-t-il.
Ainsi s'assombrit simultanément l'avenir de plusieurs générations, à mesure que l'Atlantique gagne du terrain.
D.Lopez--AT