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Chaque goutte compte: Kaboul face au risque d'un avenir sans eau
Souvent, Bibi Jan et sa famille sont confrontées à un choix cornélien: consacrer leur maigre salaire à la nourriture ou à l'eau, une denrée rare qu'elles se procurent auprès de camions-citernes faute d'être raccordées au réseau public.
"Lorsque mes (trois) enfants ont seulement du thé pendant quelques jours, ils disent qu'on n'a acheté que de l'eau et rien pour eux", dit à l'AFP cette femme au foyer de 45 ans, qui bataille pour s'en sortir avec les deux dollars que son mari gagne, les bons jours, comme manoeuvre.
Chaque semaine, ils dépensent l'équivalent de trois dollars pour remplir deux grands bidons bleus d'eau, pour tous les usages du foyer et même la consommation, bien qu'elle ne soit pas potable.
Kaboul est confronté à une crise de l'eau qui ne cesse de s'aggraver: l'Unicef a alerté l'an dernier que la capitale afghane pourrait ne plus avoir d'eau souterraine d'ici 2030.
D'autres experts sont plus prudents faute de données fiables.
Mais tous s'accordent sur l'étendue du problème, dans une ville en proie à un manque de précipitations, une urbanisation chaotique et l'absence de planification stratégique après des décennies de guerre.
- Nappes phréatiques surexploitées -
L'horizon 2030 annoncé par l'Unicef est le "pire des scénarios", estime Assim Mayar, expert en gestion de l'eau.
Mais même si des projets de développement parviennent à voir le jour dans les années à venir, "cela ne signifie pas que la situation s'améliorera", soutient-il.
"Avec le temps, les problèmes ne font que s'aggraver", entre croissance démographique en hausse et pauvreté grandissante, ajoute-t-il.
Les autorités talibanes, de retour au pouvoir en 2021 après la mise en déroute de la République soutenue par la communauté internationale, tentent d'agir à travers le recyclage des eaux usées, la construction de petits barrages et la planification de grands projets, mais manquent de financements et d'expertise.
Des organisations internationales se sont retirées de certains projets, leurs donateurs ne voulant pas être associés aux talibans, dont le gouvernement n'est reconnu par aucun pays au monde.
Ceux-ci les appellent à reprendre leurs travaux pour aider le pays à faire face au changement climatique, l'ONU estimant que c'est l'un des plus touchés au niveau régional.
Le ministère de l'Eau et de l'Energie a en tête de dévier la rivière Panshir pour alimenter Kaboul, un projet qui ne pourra être lancé que s'il parvient à collecter 300 à 400 millions de dollars, indique l'un de ses porte-paroles à l'AFP.
En attendant, les nappes phréatiques restent la première source en eau de la capitale et sont surexploitées: leur déficit annuel est de 76 millions de mètres cubes, d'après des experts.
La fonte des neiges des montagnes entourant Kaboul ne suffit plus à alimenter les puits qui parsèment la capitale et 80% de l'eau y est contaminée, affirmait en mai l'ONG américaine Mercy Corps.
"C'est un problème très grave. Chaque jour qui passe, l'eau s'amenuise un peu plus", note Shafiullah Zahidi, chef des opérations de l'entreprise publique de gestion de l'eau Uwass à Kaboul.
D'après lui, le réseau mis en place il y a des décennies pour les deux millions de Kaboulis de l'époque ne dessert que 20% des six millions d'habitants actuels.
"Les 80% restants ont besoin d'eau, ces habitants devraient être approvisionnés 24h/24", argue M. Zahidi.
- Puits à sec -
Sept ans seulement après son lancement, l'une des 15 stations de pompage de la capitale produit déjà moins d'eau, remarque Mohammed Ehsan, chargé de maintenance.
A quelques mètres de là, deux puits sonnent creux.
"Là où il y avait le plus d'eau, c'est désormais sec", dit M. Ehsan, 53 ans dont 20 passées dans la gestion de l'eau.
Les nouveaux puits doivent pomper deux fois plus en profondeur que les anciens, où l'eau apparaissait à 70 mètres sous terre.
La Croix-Rouge a récemment fourni quatre nouvelles pompes à l'une des stations municipales, qui tournait jusque là avec une seule.
"Si pour une raison ou une autre cette pompe tombait en panne, 25.000 foyers auraient été affectés", indique Baraa Afeh, coordinateur adjoint pour l'Eau et le Logement de la Croix-Rouge en Afghanistan.
L'organisation a aussi contribué à connecter des stations à des sources d'électricité plus fiables puisque les coupures de courant compliquent l'approvisionnement en eau.
Aucun de ces projets n'ambitionne dans l'immédiat de raccorder le logement de Bibi Jan au réseau municipal et comme de nombreux Kaboulis, elle dépendra encore longtemps des camions-citernes.
La mère de famille veille à chaque goutte utilisée par sa famille, pour le bain, la vaisselle et la lessive.
"Si on manque encore d'eau, que fera-t-on?", s'interroge-t-elle.
E.Rodriguez--AT