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A Chypre, mettre la politique de côté le temps d'un plein d'essence
Dans la capitale divisée de Chypre, une file de voitures patiente au point de contrôle pour passer côté nord. Des Chypriotes grecs n'hésitent plus à aller en "zone occupée" pour faire le plein d'essence, profitant d'une livre turque au plus bas.
L'armée turque a envahi en 1974 le tiers nord de l'île méditerranéenne en réaction à un coup d'Etat de nationalistes chypriotes-grecs qui souhaitaient rattacher l'île à la Grèce. Et une République turque de Chypre-Nord (RTCN), où vivent les Chypriotes turcs, y a été autoproclamée en 1983, seulement reconnue par Ankara.
Si ceux qui vont consommer dans le Nord sont en général considérés comme des "traitres" côté sud, nombre de Chypriotes grecs ont quand même franchi le pas.
La chute vertigineuse de la livre turque et une baisse des taxes sur le carburant dans le Nord ont rendu le prix de l'essence très attractif, alors que dans le Sud les Chypriotes grecs règlent en euros et subissent une inflation jamais vue depuis 1981.
- "Faire des économies" -
Selon des chiffres de la police chypriote-grecque, le nombre de véhicules ayant emprunté les points de passage routiers dans le sens Sud/Nord a triplé en un an, passant de 197.230 entre janvier et août 2021 à 601.749 pour la même période en 2022.
"J'y fais le plein chaque semaine car avec quatre enfants et un salaire relativement bas, je n'arrive pas à joindre les deux bouts", explique une femme de 45 ans dans sa voiture au point de contrôle de Nicosie. Elle préfère garder l'anonymat comme la plupart des automobilistes interrogés.
Aller dans le Nord permet en effet de profiter d'un prix du litre d'essence environ 25% plus bas que dans le Sud.
Habituellement, en dehors des heures de pointe, le passage d'un côté à l'autre est l'affaire d'une dizaine de minutes. Le temps de montrer son passeport à la police chypriote grecque avant d'être enregistré quelques dizaines de mètres plus loin par la police chypriote turque.
Depuis quelques mois, il n'est pas rare de devoir patienter une demi-heure pour passer en "zone occupée", ainsi appelée par le gouvernement chypriote grec.
"Mon salaire est de seulement 700 euros. En faisant le plein plusieurs fois par mois dans le Nord, je peux faire 200 euros d'économies", explique Fanourios Michail, un charpentier de 60 ans.
"Les Chypriotes grecs représentent la moitié de ma clientèle et de mon chiffre d'affaires", explique le Chypriote-turc Mehmet Tel, le gérant de la station-essence K-Pet située à 500 m du point de passage.
Cette ruée vers l'essence dans le Nord a déclenché l'ire de l'Association des propriétaires de stations-service dans le Sud.
Selon son porte-parole Christodoulos Christodolou, ce phénomène représenterait un manque à gagner annuel de 7 millions d'euros pour les propriétaires de stations-service et 80 millions d'euros de recettes fiscales sur les carburants pour la République de Chypre, membre de l'Union européenne.
- "Illégal" -
"Nous voulons que ce phénomène illégal cesse et que le règlement +Ligne Verte+ soit appliqué", explique à l'AFP M. Christodoulou, en référence à la zone démilitarisée contrôlée par l'ONU qui coupe l'île en deux.
Ce règlement européen définit les conditions de circulation des personnes et des biens entre les deux zones.
Or il stipule, rappelle M. Christodoulou, que le mouvement de carburant des "territoires occupés" vers les zones contrôlées par le gouvernement est interdit.
L'Association accuse surtout les autorités de fermer les yeux sur ce phénomène.
Des allégations réfutées par le porte-parole du gouvernement chypriote Marios Pelekanos. Des contrôles sont effectués pour "réduire les mouvements illégaux de carburant tout en protégeant les recettes fiscales et en réduisant l'impact sur les fournisseurs de carburant légitimes", assure-t-il à l'AFP.
Sceptique, M. Christodoulou a indiqué mercredi lors d'une conférence de presse que son association avait dénoncé auprès de l'UE l'attitude du gouvernement. Après avoir "épuisé toutes les possibilités de contacts avec les autorités compétentes", elle réclame "une indemnisation" de l'Etat pour "tous les dommages subis".
L'association n'exclut pas non plus de contacter Frontex, l'agence de surveillance des frontières de l'UE, pour des contrôles plus stricts sur la Ligne verte, même si celle-ci n'est pas légalement une frontière.
Ch.P.Lewis--AT